Aguibou Sow : ’’ La mort d’une langue c’est la disparition de toute une civilisation culturelle’’

article mise à jour : 14 mai 2013
Mamadou Aguibou Sow, responsable de l’AGUIPELLN, a accordé à votre quotidien en ligne une interview. Dans cet entretien, il revient sur l’importance de la promotion des langues africaines notamment le pular dans le développement du continent. M. Sow, qui s’occupe de la recherche appliquée sur la langue pular, invite chaque groupe ethnique du pays à promouvoir sa culture car dit-il, “la mort d’une langue c’est la disparition de toute une civilisation culturelle”. Lisez plutôt.

Guinee-culture : Parlez nous de votre ONG ?

Mamadou Aguibou SOW : L’AGUIPELLN est l’association guinéenne pour la promotion de l’écriture et la lecture en langue maternelle. Créée dans les années 80 a été agréée en 1994.Tout développement d’un pays passe nécessairement par les langues maternelles. C’est pourquoi nous croyons fermement au fait que, pour faire comprendre aux gens la science, la technique et la technologie, la voie la plus rapide c’est de le faire dans leur propre langue maternelle. C’est ce qui nous amène à faire de la en langue maternelle dont l’alphabétisation des néophytes mais aussi l’alphabétisation des cadres qui ont fait l’école française ou anglaise. C’est-à-dire nous leur apprenons à lire et à écrire en poular.

Au-delà de l’alphabétisation, nous éditons des ouvrages. Nous faisons un concours littéraire à l’issu duquel les meilleurs ouvrages sont édités. Ensuite nous faisons un journal bimensuel intitulé ‘’Duɗal’’. Au-delà de ça nous faisons aussi des conférences, des débats de sensibilisation sur la nécessité d’apprentissage des langues maternelles. Ceci étant, ce n’est pas seulement en poular mais nous demandons à tout le monde d’apprendre sa langue maternelle quelle que soit la langue parce que nous sommes convaincus que le développement de notre pays passe nécessairement par l’apprentissage de nos langues maternelles. C’est pourquoi nous nous battons pour que tout le monde puisse lire et écrire dans sa langue maternelle. Que l’on soit malinké, soussou, guerzé ou peulh, nous estimons que tout se passe avec les langues premières. Chacun doit s’investir pour développer sa langue parce que c’est le vecteur du développement, non seulement d’un Etat mais aussi d’une communauté.

Quelles sont les difficultés que vous rencontrez ?

Des difficultés, nous rencontrons assez énormément dans la mesure où vous n’êtes pas sans savoir que nous sommes à plus de 110 ans de la langue française. Donc pour faire comprendre aux gens qu’ils peuvent apprendre la science, la technique et la technologie dans leur propre langue, c’est un défi majeur qu’il faut relever.

Certaines personnes de la communauté pensent que le savoir est tout à fait Hélène. Elles pensent que c’est seulement en anglais, français, espagnol etc. qu’on peut apprendre la science, la technique et la technologie. On n’a pas une abnégation pour nos langues maternelles. Nous avons aussi des difficultés financières parce que lorsque vous éditez un ouvrage et qu’il n’est pas acheté à un prix élevé, lorsque vous faites un journal en langue nationale et qu’il n’est pas acheté jusqu’à épuisement vous récoltez les conséquences. La plus grande difficulté que nous rencontrons est du fait que la majorité de la communauté n’a pas compris qu’il faut d’abord développer les langues nationales.

Quelles sont vos relations avec le ministère guinéen en charge de l’alphabétisation ?

Nous avons de bonnes relations avec le département en charge de l’alphabétisation parce que nous sommes membres du réseau guinéen des alphabétiseurs, une association qui est reconnu par ce ministère. Nous faisons la promotion des langues nationales qui est un crédo du ministère de l’alphabétisation et de la promotion des langues nationales. Nos relations sont toutes bonnes dans la mesure où toutes les fois que nous avons sollicité de les rencontrer ou à chaque fois que nous avons besoin de l’Etat, nous n’avons pas connu de difficultés. C’est le côté financier où nous avons de difficultés avec les autorités parce que tout se passe au sein d’AGUIPELLN. Mais ça y va avec presque toutes les associations guinéennes. Donc nous n’avons pas à nous plaindre.

Parlez-nous de vos rapports avec les autres associations qui évoluent dans le même sens que vous ?

Nous avons de très bons rapports avec les ONG qui évoluent dans le cadre de l’alphabétisation ; mais aussi avec d’autres associations évoluant à l’extérieur de la Guinée c’est le cas de ‘’Renaissance peulh’’ du Sénégal, de‘’Fedde ɓantaare’’ de la Mauritanie, de ‘’Janngooɓe pular’’ de l’Egypte, de ‘’Tabital pulaaku’’ Bruxelles, France et beaucoup d’autres associations évoluant en Europe et en Amérique. Nous collaborons aussi avec l’ACALAN (l’académie africaine des langues). Ce qui démontre que nous avons de très bons rapports avec tous ceux qui s’investissent pour la promotion des langues nationales.

Comment travaillez -vous avec les éditeurs et les auteurs ?

Nous éditons nous-mêmes. Nous avons une maison d’édition appelée ’’Duɗal’’. Les gens que nous alphabétisons et qui écrivent des livres, nous les éditons. Nous éditons aussi les personnes qui ont gardé depuis longtemps des œuvres dans leurs armoires. Nous faisons aussi de l’auto édition. Nous n’avons pas encore rencontré de difficultés majeures dans l’édition. Tous les travaux se font dans l’enceinte de l’AGUIPELLN. Quant aux auteurs, les membres de l’ong en sont les premiers ensuite des alphabétisés enfin ceux qui croient en leur langue comme vecteur de développement. C’est pourquoi nos problèmes sont de moindre.

Quelles sont les réalisations que votre association a faites depuis sa création pendant les années 80 ?

Nous avons formé plusieurs personnes qui à leur tour alphabétisent beaucoup d’autres. Notre objectif n’est pas de construire une école mais de faire école ; c’est-à-dire former des formateurs. Ce n’est pas AGUIPELLN seule qui fera une école. Il y’a deux ans le ministre disait qu’il faut que les langues nationales reviennent dans nos écoles. C’est là où notre association retrouvera sa place. Le jour où ces langues reviendront dans les classes, il y’aura un environnement lettré dans le cadre de la littérature, dans le cadre de l’apprentissage de la langue.

Est-ce qu’on peut avoir une idée sur le niveau d’alphabétisation dans les zones où vous évoluez ?

Nous évoluons principalement à Conakry et en basse cote. La majeure partie des ONG évoluant dans ce sens sont plus présentes dans presque toutes les préfectures de la moyenne Guinée. Ensemble on a réussi à alphabétiser la presque totalité des populations de ces localités. Nous alphabétisons seulement en poular d’autant plus que c’est là que nous avons des expertises et ce n’est pas parce qu’on ne veut pas le développement des autres langues guinéennes.

A Conakry nous alphabétisons dans plusieurs écoles privées dont à petit Simbaya dans la commune de Ratoma, au grand marché de Madina. Au-delà de Conakry, nous l’avons fait à Boké, Boffa, Coyah, à Dubréka et nous nous apprêtons à le faire à Forécariah. C’est vrai que c’est peu mais nous ne minimisons pas ce que nous avons fait jusqu’à maintenant. Il y’a des groupes de personnes qui viennent vers nous pour qu’on aille les alphabétiser. C’est le cas de quelques français, et certains indiens qui évoluent dans le commerce en Guinée.

Est-ce qu’on peut s’attendre à un élargissement vers les autres langues comme le soussou ou le malinké ?

Notre souhait est que, tous les guinéens puissent lire et écrire dans leur langue. Notre objectif n’est pas de tuer les autres langues mais de développer la nôtre tout en aidant les autres à faire autant pour leurs langues. Si une langue disparait c’est toute une culture qui va disparaitre avec elle.

Vous éditez à peu près combien d’ouvrages par an ?

Il y’a pas un nombre fixe. Ça dépend du nombre que nous recevons. Cette année nous avons exposé onze nouveaux ouvrages avec des genres et de contenus différents au salon du livre à l’occasion de la célébration des 72 heures du livre au centre culturel franco-guinéen. Il s’agit de ‘’Jiɓi-liɓi’’ (problème) de Docteur Moumini Diallo ; ‘’haajuuji finaa-tawaaji ɗin fuuta jaloo’’(les coutumes du Fouta) de El hadj Mistahoul Barry qui parle du mariage, du baptême, des fêtes religieuses et toutes autres cérémonies en pays peulh ; ‘’Milaaworii konngol’’ de Thierno Nouhou Diallo ; ‘’A Pew’’ (de justesse) de Thierno Youssoufou Diallo. ‘’Ɗengal Lagiiru’’ une légende de Thierno Tafsir Mobhy Diallo. ‘’Yala et Yama’’ de Mamadou Aguibou Sow ; ‘’Sammo guriwal’’ (la battue) de El hadj Oumar Bella Koula Tokosséré ; ‘’Sira e Sammba’’ une pièce de théâtre de Mamadou Aguibou Sow ; ‘’Moftannde gimɗi’’ un recueil de poème de Thierno Sanoussi Diallo, de Mamadou Bah et Ibrahima Baldé ; ‘’Ko honto ?’’ Recueil de poèmes très engagés de Ndane Seelenke Diallo et enfin ‘’Selan’’ un autre recueil de poèmes de Mo kuletee.

Est- ce que vous avez pensé à collaborer avec les autres associations qui œuvrent pour la promotion de la langue poular ?

Il y’a 6 ans nous avions fait un séminaire à Conakry au cours duquel nous avons fait appel à toutes les associations qui œuvrent pour l’alphabétisation en langue nationale poular. Nous avons constaté qu’il y’a un certain nombre de personnes qui se sont retranchés pour créer leur propre alphabet. Ce n’est pas parce que c’est difficile mais ces personnes là ne connaissent pas le niveau d’évolution du poular dans le monde. Ils pensent que si un voisin a fait ça, moi aussi il faut que je fasse cela. Elles ne sont ni connectés à l’académie des langues en Afrique, ni à l’UNESCO pour savoir si les autres pays sont entrain de créer leur alphabet. Nous nous n’ pas créé notre alphabet, nous avons accepté de nous soumettre à ce que l’UNESCO a proposé à la communauté haali pular ici et ailleurs dans le monde. Dans les conditions normales, si un peulh du Burkina Faso, du Niger, du Mali ou du Cameroun, écrit le peulh de la Guinée ne doit pas avoir un problème pour le lire. Mais si les peulhs de chaque pays créent leur alphabet on ne pourra pas se comprendre.

Quel appel avez-vous à lancer non seulement aux autorités mais aussi à la population guinéenne ?

Je lance un appel solennel à chaque communauté guinéenne d’œuvrer pour la promotion de sa culture car la mort d’une langue c’est la disparition de toute une civilisation culturelle. Aux autorités, je leur demanderais d’œuvrer pour la promotion de nos langues maternelles pour que tous les guinéens puissent lire et écrire dans leur langue.