Amadou et Mariam, « notre musique est basée sur des messages »

article mise à jour : 3 mars 2014
A Conakry pour une série de spectacles humanitaires le couple ordonné de non-voyants, Amadou et Mariam s’est prêté aux questions de notre rédaction. Dans cet entretien à bâton rompu les virtuoses de la musique africaine du Mali ont accepté d’aborder les questions les plus importantes que celles liées à leur présence en ce moment précis à Conakry, leur carrière musicale, leur handicap et leurs relations avec le monde extérieur. Tout se passe plutôt bien pour le couple Amadou et Mariam devenu au fil du temps très sensible aux sorts des autres personnes vivant avec des handicaps. Entretien…
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Guinee-Culture.Org : Vous vous apprêtez à livrer ce vendredi 28 février, un concert dans un réceptif hôtelier de la capitale guinéenne, à quoi le public qui vous admire tant, peut-il s’attendre ?

Amadou & Mariam : Il doit déjà s’attendre à une bonne présence sur scène. Il peut également s’attendre à une programmation musicale variée. Une manière pour nous de reprendre notre parcours, du début à nos jours, à l’intention du public qui, dans le cas de la Guinée, nous accueille pour la première fois. Ce sera donc l’occasion pour ceux qui ne nous avaient vus pas jouer d’entendre tout à la fois, les anciens et les nouveaux morceaux. Sans oublier que notre présence s’inscrit dans une logique humanitaire. C’est dire que nous sommes aussi très engagés sur le plan humanitaire. Ainsi, le public doit aussi s’attendre à une bonne musique, à une musique lui parlera, bref à des textes comportant des messages positifs. Il est vrai que notre musique est essentiellement basée sur des messages.

Vous l’avez, vous-mêmes, dit. C’est la première fois que vous venez en Guinée… ?

A propos de cette première en Guinée, nos impressions sont bonnes. Parce que le Mali et la Guinée, c’est comme un même pays. Donc, nous sommes bien contents d’être là et de retrouver les Guinéens. On parle presque tous la même langue. Comme je le disais plus tôt, Maliens et Guinéens, c’est la même chose. Moi je suis né en Guinée. Ma grand-mère paternelle était Kissi. Du coup, je pense que nous avons bien fait d’être là.

Vous avez également précisé que vous êtes là pour une cause humanitaire. En l’espèce, il s’agit d’une nuit dédiée à la Femme africaine. La question est particulièrement adressée à Madame, pensez-vous finalement que les femmes sont dans une situation qui justifie encore qu’on s’engage en leur faveur ?

Oui. Je pense qu’elles méritent bien que l’on s’engage en leur faveur. Parce qu’elles méritent qu’on leur accorde l’intérêt et la considération auxquels elles ont droit. En Afrique surtout, ce sont les moyens qui manquent aux femmes, sinon elles sont très courageuses. Ceci étant, il est à préciser que les choses ont un peu évolué. Autrement, avant, c’était plus dramatique pour elles avant. Mais maintenant, on a des femmes ministres, des femmes députées, etc. Mais pour que cette dynamique puisse se poursuivre, il faut bien entendu que des personnes soient là pour aider à faire reculer certaines conceptions. Et c’est avec plaisir que nous y participons.

Votre couple est perçu comme ayant atteint le sommet en matière culturelle. Je rappelle que vous avez même été invités par Barack Obama. Comment gère-t-on un tel succès ?

Ça se gère le plus naturellement possible. Parce que si nous devions nous évaluer, on partirait toujours de nos débuts au Mali. Du Mali, nous sommes allés en Côte d’Ivoire, et de la Côte d’Ivoire, nous sommes allés en France. Donc, tout était logique. Il n’y a aucun hasard dans le fait que nous ayons rencontré plusieurs Présidents. Nous avons également travaillé avec le secrétaire général des Nations unies pendant un moment. Nous sommes ambassadeurs du Programme alimentaire mondial (PAM). En gros, nous faisons des soirées de sensibilisation sur plusieurs thématiques, dont la famine, la vie sur terre ainsi qu’à propos des conditions de vie des personnes handicapées.

Dans le cas précis de la promotion des personnes vivant avec un handicap, nous avons au Mali un festival annuel ”Paris-Bamako” dont les ressources sont intégralement versées à l’école des aveugles dans laquelle nous avons, tous les deux, étudié. Un festival que nous avons dû suspendre en raison de la guerre au Mali. Mais nous comptons relancer l’idée au mois d’octobre, qui est le mois de la solidarité.

Vous démontrez ainsi que vous êtes engagés pour la cause des personnes handicapées...

Parce que nous le sommes, nous-mêmes. Comme nous le sommes, nous avons décidé d’accepter notre sort et nous nous sommes dit que nous sommes tous sur cette Terre. Et nous nous sommes demandés, si les autres travaillent, pourquoi les personnes handicapées que nous sommes, ne travaillerions-nous pas ? On a alors réfléchi et on s’est mis au travail. On s’est simplement dit que chacun peut faire quelque chose. On a simplement besoin de soutien. Ce que je ne peux pas faire en tant qu’aveugle, quelqu’un peut m’accompagner. Mais arrivé sur le terrain, j’ai aussi mes potentialités, mes aptitudes. C’est surtout une question de savoir utiliser ses potentialités pour en faire quelque chose. C’est ce qui important. Aujourd’hui, en Europe, les personnes porteuses de handicaps travaillent même dans les usines parce que des prothèses permettent de relever un certain nombre, en rapport avec le handicap. Les choses ont été aménagées de manière à leur permettre d’accéder à beaucoup de choses. En tout cas, le fait de faire la mendicité n’est pas une solution. Même si certains sont obligés parce qu’il n’y a pas d’alternative. Sinon, on aurait souhaité que tout le monde puisse travailler et vivre du fruit de son travail. Mais cela ne peut se faire que par l’engagement des uns et des autres, des autorités aux populations, en passant par les personnes handicapées, elles-mêmes.

Mais en ce qui vous concerne, rien ne vous oblige à vous engager pour la cause des personnes handicapées. Vous avez votre carrière internationale qui vous met à l’abri du besoin et qui, par conséquence, fait que vous n’êtes pas concernés ?

C’est vrai qu’une telle lecture est possible. Mais l’élan de solidarité nous engage à s’intéresser à la question. Parce qu’on n’a pas le droit d’être heureux seul. Il faut partager ses moments de bonheur avec les autres. Il faut tendre la main à ceux qui n’ont pas, usant d’autres voies, n’ont pas pu accéder à ce bonheur. Donc, le fait pour nous de nous intéresser aux personnes handicapées est un devoir. Même si ce n’est pas une obligation. Mais c’est tout de même un devoir. Et nous essayons de nous en acquitter du mieux que nous pouvons. Sinon, nous travaillons, nous voyageons, on va partout, etc. Je pense que nous sommes globalement auto-suffisants. Mais cela ne peut justifier que nous nous désintéressions des gens qui ont besoin de notre soutien.

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