« Avec des ‘’MOTS’’, dire tous les ‘’MAUX’’ », déclare Cheick Oumar Kanté, écrivain guinéen à la veille des 72 heures du livre

article mise à jour : 24 avril 2013

Cheick Oumar Kanté, est un écrivain guinéen résident en France, Lyon. Auteur d’une douzaine de livres dont quatre romans, trois essais, un récit, une nouvelle et trois recueils de poésie. De la Guinée, où il est né à Labé en 1948, il s’est exilé pour la première fois en 1970. À l’École Normale Supérieure de Kankan, il avait entamé des études de philosophie et de linguistique. En Côte d’Ivoire, pendant et après des études de lettres modernes à l’Université de Cocody, il a enseigné l’anglais, le français, l’histoire et la géographie à Abidjan, à Dimbokro, à Lakota et à Grand-Bassam.
En France, il a appris le journalisme à Bordeaux en 1981 pour fonder ensuite et animer de 1985 à 1988 à Conakry une revue trimestrielle sur l’école en Guinée, en Afrique et dans le monde.

Invité à l’édition 2013 des 72 heures du livre, la rédaction de votre quotidien Guinée-culture a eu un entretien avec M. Kanté sur son parcours, ses œuvres, son analyse de la situation sociopolitique guinéenne et son regard sur la portée et le rôle de la lecture pour les Guinéens. Lisez….

Guinee-Culture : Les 72 Heures du livre interviennent au moment où notre pays traverse une crise. En tant qu’écrivain, quelle analyse faites-vous de la situation socio-politique de notre pays ?

Cheick Oumar Kanté : Comme je suis par ailleurs journaliste, beaucoup de mes articles circulent sur le net. Ils dépeignent la situation sociopolitique de la Guinée. Je pense que sans prétention aucune, je suis parmi ceux qui ont toujours réagi face à la situation de la Guinée. Et ‘’Pourquoi, diable, ai-je voulu devenir journaliste’’, c’est un livre dans lequel, il y a un espace de récapitulation de mes meilleurs articles de journaux. Beaucoup de ces articles traitent du cas guinéen.

Les 72 heures du livre sont placées sous le thème ‘’les mots au service de la paix’’, que vous inspire cela ?

Dans un de mes livres, je définissais le mot, le sens du mot. Avec les mots, on peut créer la guerre, et avec les mots on peut réconcilier. L’envie d’écrire m’est venue par le fait de vouloir avoir une emprise sur l’actualité. C’est pourquoi, j’ai fait des études de journalisme. Mais, j’ai eu l’impression que le journaliste ne remplit pas seulement son office. Dire seulement les faits, rien que les faits, raconter seulement que les guerres en donnant le nombre de morts, pour moi en tant que journaliste, je fais l’inventaire de qui ne va pas. Je n’aimerais pas devenir reporter de guerre.

J’ai voulu devenir journaliste. Mais en devenant journaliste, je suis trop passif devant l’actualité. C’est pourquoi j’ai écrit dans ma trilogie ‘’Pourquoi, diable, n’ai-je pas été un griot’’. Pourquoi griot, parce que ma maman est ‘’Diabaté’’. En principe les ‘’Diabaté’’ sont des griots. Comme ma mère n’a pas n’a pas été griotte, moi je m’autoproclame griot, mais non pas pour dire les louanges des puissants, non pas pour applaudir tout acte d’un puissant, mais pour porter le fer dans ce qui ne va pas. Donc, avec des « MOTS », dire tous les « MAUX ». Je pense qu’en étant griot dans le bon sens du terme, il faut dire les louanges du chef, quand il fait du bien. Et quand il fait du mal, le griot est habilité à lui dire qu’il est dans l’erreur. C’est comme on le qualifiait dans les cours européennes, « le fou du roi ». Selon nos traditions, nos pratiques institutionnelles, on ne peut rien contre le griot.

Mais, même étant griot, je crois que je n’arrive pas à avoir une prise sur l’actualité et la faire changer. Alors c’est pourquoi j’ai voulu être poète. Le dernier livre de la trilogie, c’est ‘’Pourquoi, Diable, n’ai-je pas été un poète’’. Je pense qu’avec la poésie, donc avec les mots, on est en contact direct avec les faits qu’on imagine, on anticipe même l’avenir. Le poète a toujours raison. Il ne se contente pas de décrire la réalité, il ne se contente pas non plus de raconter ce qui se passe, il anticipe. C’est par lui qu’on peut voir l’avenir.

Depuis quand vous avez quitté la Guinée ?

J’ai quitté la Guinée dans les années 70. Et mon départ a dicté celui qui aurait du être mon premier livre, ‘’Orphelin de la révolution’’. Je l’avais intitulé au départ, ‘’le chemin de l’exil’’, mais comme il a eu beaucoup de difficultés de trouver un éditeur, donc je l’ai mis de coté et j’ai écrit des romans. Ce qui fait que le premier livre n’a apparu qu’en cinquième position dans la liste de mes publications.

D’où est née cette envie d’écrire ?

D’abord j’ai fait des études de lettre à l’ENS (école normale supérieure) de Kankan et justement ‘’l’orphelin de la révolution’’ passe par de l’ENS pour aboutir à Abidjan. J’ai toujours eu une plume relativement facile. Mais, j’ai beaucoup lu. Pour envisager toute écriture, il faudrait d’abord lire. Ainsi, de la lecture à l’écriture, le pas est très facile.

On vous confond souvent à votre première oeuvre ’’Douze pour une coupe’’. Quelles sont les causes du succès de ce livre ?

Mon premier livre qui a été édité est ‘’Douze pour une coupe’’. Le prétexte de ce roman, c’est l’histoire du ressortissant d’un pays d’Afrique, ‘’la République du Golfe’’, dénommée dans le roman. Il est un cadre technique performant en Europe et il a un ami de Fac, qui travaille dans son propre pays, alors que lui il est banni de son pays.

Alors cet ami passe par tous les moyens pour le faire inviter à l’occasion d’une finale de coupe d’Afrique des nations. Pour qu’il renoue avec son pays, éventuellement à la longue, qu’il mette son savoir-faire au profit de son pays. Ainsi, il se fait inviter à l’occasion de cette finale. C’est l’occasion de voir un peu l’état du pays qu’il a quitté. Est-ce qu’il a évolué, est-ce qu’il n’a pas évolué et malheureusement ça finit d’une façon un peu tragique. Mais, le prétexte c’est le football.

Dans cette œuvre, quel est le message que vous avez voulu faire passer ?

C’est la difficulté des exilés de revenir au pays natal. Ils sont exilés même s’ils ont réussi dans les pays de leur exil. Ils ont quand même envie de revenir parfois pour partager leur savoir-faire. Mais souvent, ils sont perçus comme étrangers une fois revenue dans leurs pays.

Pourquoi vos œuvres ne sont-elles trop pas connues en Guinée ?

Ce n’est pas de ma faute. J’ai envie de savoir pourquoi ? J’ai vu que la médiathèque du CCFG (centre culturelle franco guinéen) n’a que mes livres édités par l’harmattan. Les quatre derniers édités chez d’autres éditeurs n’y sont pas. J’espère que cet oubli va être réparé.

Peut-on entendre par là qu’on ne s’intéresse pas beaucoup à la lecture en Guinée, d’où la raison des 72 heures du livre ?

C’est l’intérêt des 72 heures du livre justement. Focaliser pendant trois jours, l’attention des guinéens sur le rôle de la lecture. J’ai été désagréablement surpris d’entendre un policier me dire à l’aéroport, ‘’moi je suis policier, je ne lis pas’’. Je lui ai dit que nous venons pour donner l’envie de lire aux guinéens. Pour qu’ils ne disent plus moi je ne lis pas. Mais plutôt, combien de livres j’ai lu.

Si ‘’les 72 heures du livre’’ aident les guinéens à savoir que la lecture est une denrée aussi essentielle que la viande, ‘’les 72 heures’’ auront rempli leurs offices.

Avez-vous un message à l’endroit de la jeunesse pour l’inciter à la lecture ?

Il faut lire tout ce qui passe par la main. Il n’y pas de petite ou de grande lecture. Toutes les lectures se valent, il s’agit de trouver un centre d’intérêt. L’envie d’écrire et écrire mieux vient de l’envie de lire et de la diversification de la lecture.