Conakry, mon amour

article mise à jour : 29 novembre 2011
La pièce ConaCriKa du Guinéen Facinet présente le retour déchirant d’Alpha dans son pays natal, pour enquêter sur les massacres commandités par la junte de Dadis Camara.

Un cri. Un déchirement. Alpha clame son amour pour son pays natal : la Guinée. Il déblatère, le raconte de long en large, exalté, lorsqu’il cartographie les monts et les rivières, caricatural, lorsqu’il moque la voix d’un Vénitien efféminé pour narrer l’arrivée des colons à Conakry. Puis il ralentit. Il est « décomposé », pris d’une douleur viscérale, lorsqu’il évoque les troubles politiques de sa Guinée. La Guinée d’après Dadis Camara (président de la République de décembre 2008 à janvier 2010), qui se cherche. Car Alpha ne rêve pas seulement de son pays, il veut agir. Lorsque la voix radiophonique du dictateur retentit, on n’est plus seulement dans l’intimité d’un jeune Guinéen en mal du pays. En suivant le retour du héros dans la capitale guinéenne, son engagement politique pour rechercher la vérité sur le massacre du stade de Conakry commandité par Dadis, on relie le cri de ce corps à celui d’un pays dans une situation politique extrêmement violente.
L’urgence politique


Le texte de ConaCrika écrit par le jeune poète guinéen Facinet, est très ancré politiquement. D’ailleurs, le fait de baptiser le héros Alpha, « ancien prof à la retraite », tout comme le président actuel de la Guinée, Alpha Condé, n’était sûrement pas innocent. La pièce est pour son auteur une façon de mettre en lumière « un débat qui semble oublié de tous ». On ressent son impatience vis-à-vis des changements trop lents engagés par la Guinée :

« J’ai 53 ans ; tiens comme le soleil de L’Independenza ; et je me cherche encore, perdu dans cette ville poussière or ou horreur ; j’ai vu passé des dépeupleurs, des développeurs, vu passé des mirages dans le ciel, des miracles des féticheurs, passé des zombis qu’on a enfermés et des zinzins à la tête de l’Etat, voyez dans quel état nous sommes, aucune étape n’a été franchi », scande le héros tourmenté.

Mais cette pièce mise en scène par Alice Lacharme ne peut pas se réduire à une pièce politique. Pour elle, « c’est l’urgence politique de Facinet, mais aussi son urgence intime ».
Un témoignage

Le cri de Conakry n’est pas revendicateur. « Ce que j’aime chez Facinet, c’est qu’il est juste là pour témoigner. Il n’est ni revendicateur, ni moralisateur. C’est un discours humaniste, qui dit : ‘cela a été dur, il faut juste que l’on s’en souvienne pour que cela ne se reproduise pas’ », explique Julien Béramis qui joue le rôle d’Alpha. Le héros part lui-même à la recherche de témoins, avec son compère, Oumar.

« Racontez-nous un peu le Staaade », demande–t-il d’une voix grave et sinistre à une dame ayant survécu au massacre. Le spectateur se retrouve alors dans l’antre de l’enfer qu’a constitué cet endroit où 157 personnes ont perdu la vie sous les balles de l’armée, selon le rapport de la FIDH :

« Le calme était revenu, les jeunes dansaient, chantaient dans le stade, sur les gradins, tout cela pendant un tour d’horloge. C’est à cet instant que les portes du stade ont été fermées. Fermées pour tirer sur la population, sur tout ce qui bougeait. C’était une opération préméditée. Des militaires tiraient et tuaient, d’autres tapaient et battaient des personnes désarmées. (…) Ils tiraient de tous les côtés, comme au cinéma. C’était organisé pour tuer, et surtout tuer le maximum de personnes ».

Les paroles de la femme font froid dans le dos. Elles créent même un malaise sur scène. Mais la pièce n’est pas plombante pour autant. Accompagné par un homme et une femme, allégorie de la France et de la Guinée qui s’embrasent et s’embrassent, le monologue d’Alpha ne tombe pas dans le pathos et le misérabilisme. Lorsqu’il commence son enquête dans la banlieue de Conakry avec son acolyte, dans le bar « Jazz et Vin de Palme », l’heure est au constat politique désarmant, mais aussi à l’humour, la musique et à la joie de se retrouver.
Le déchirement et l’identité

« Conakry, ne pouvait pas se résumer à la Guinée », explique Alice Lacharme. Le déchirement d’un homme qui veut retourner dans sa patrie natale pour agir peut réveiller une nostalgie présente chez beaucoup de gens exilés de leur pays en proie à des troubles politiques. « J’ai un ami chilien dont le père a été torturé à l’époque de Pinochet ! C’est la même chose, dans l’atrocité et dans le fait de voir que des meurtres soient complètement occultés. C’est en cela que c’est universel », affirme Julien Béramis.

Forbon N’Zakumuena, qui joue le rôle d’Oumar, avoue avoir été touché personnellement par ce texte de Facinet sur le déchirement d’un être entre deux pays, deux identités :

« Plus je grandis, plus je me rends compte qu’il y a des clés de mon histoire qui m’échappent, parce que je suis d’origine congolaise. Etant né et éduqué en France, je me sens plus Français que Congolais, mais avec le temps, je commence à me poser des questions sur mon identité. Qu’est-ce qu’il y a du Congo en moi ? Je suis un peu tiraillé entre ces deux espaces. » confie le jeune comédien de 21 ans.

La pièce au décor minimaliste mais sans prétention et les trois jeunes comédiens qui foulent les planches mettent en valeur un texte riche et fiévreux, tout en simplicité. Elle nous fait aussi découvrir une œuvre, celle de cet écrivain guinéen qui a déjà publié trois recueils de poèmes. Une pièce qui touchera les Guinéens, et les autres.

Fanny Roux
ConaCrika
Du 30 octobre au 28 décembre 2011
A 21h,
A la Manufacture des Abbesses,
7, rue Véron, Paris 18ème

Source : http://www.slateafrique.com/71465/conakry-mon-amour-guinee