Entretien avec Lamine Kamara (Capi), Auteur, Ancien Ministre et rescapé du camp Boiro

article mise à jour : 28 juin 2013
L’ancien Ministre, ancien Diplomate, ancien Footballeur et homme de lettre tout y est dans cette interview qu’il nous a accordée. Dans son bureau logé en plein cœur de la commune de Kaloum, Lamine Kamara dit Capi nous fait partager ses expériences et ses souvenirs. En homme de culture, il nous parle de son œuvre le plus célèbre au dernier sur ses souvenirs amers au camp Boiro. Mais le plus impressionnant, est le pardon qu’il clame après avoir été victime. En ancien administrateur, il raconte sa maigre contribution à la construction de l’édifice national. Mais aussi, ses souvenirs de jeunesse d’où il tient le pseudonyme Capi. Né à Kankan, grandit. Lamine Kamara a étudié dans ce pays. Il appartient à la première promotion de l’institut polytechnique de Conakry et de l’université Guinéenne, la promotion Lénine.

Guinée-culture : parlez-nous brièvement de votre vie ?

Lamine Kamara : Dans ma vie, j’ai connu un parcours qui a connu des Hauts et des Bas. Si on veut parler de bas, il y a une période où j’ai connu la prison politique. Mais aussi, j’ai connu des épanouissements dans ma carrière. J’ai commencé par travailler à l’UNESCO pendant 13 ans de ma vie, coté guinéen. Secrétaire général adjoint, puis secrétaire général de la commission nationale Guinéenne pour l’UNESCO. Ensuite, j’ai eu l’honneur d’être choisi comme membre du Conseil Transitoire de Redressement National (CTRN), au moment où on devrait instaurer la démocratie en Guinée. A l’époque, c’est nous qui avons élaboré les lois organiques qui étaient contenues dans la loi fondamentale. Ce sont ces lois organiques qui ont permis de mettre en œuvre le programme de démocratisation du pays. Ensuite, j’ai été ambassadeur dans Cinq pays européens avec siège la France. Donc, à Paris en Angleterre, en Espagne, en Portugal, en Suisse avant d’être Ministère des Affaires Etrangères et Ministre de la Fonction publique.
Parallèlement à ces fonctions, j’ai écris quelques œuvres, je suis encore un peu connu comme écrivain.

Dites-nous, M. Kamara, pourquoi votre nom de famille commence par le K (Kamara) et nom le C, comme tous les autres noms Camara en Guinée ?

Beaucoup de personnes croient que c’est par pure fantaisie, ou bien peut-être à ne pas ressembler à d’autres personnes. Non, ce n’est rien de tout cela. Je suis né durant la période coloniale. Et quand je suis né, mais parents sont allés faire une déclaration chez le commandant de cercle. Les officiers d’Etat civil qui était là à l’époque, qui étaient des français, n’étaient pas familiarisés aux noms africains. A l’écriture, ils en écorchaient pas mal. Mais aussi nos noms de famille comme nos prénoms n’étaient pas codifiés parce que nous appartenions à une société orale. Donc, c’est cet officier d’Etat civil qui a écrit mon nom avec K. Quand mes jeunes frères et jeunes sœurs sont nés, c’était plus le même officier. J’ai des frères de même mère, même père dont les noms Camara s’écrivent avec C. Voila donc, la raison.

D’où vient votre pseudonyme (Capi) ?

C’est parce que j’ai été ancien Footballeur. Quand j’étais tout jeune, à l’âge de 7 ans, la première fois à l’époque, on élisait les capitaines. Comme j’étais très souvent réélu jusqu’au moment où j’ai grandi, les gens ont pris l’habitude de m’appeler Capitaine. J’ai été footballeur, j’ai beaucoup joué.

J’ai été athlète, j’ai représenté mon pays aux triples sauts pendant trois ans, un sauteur de Kindia, Laho. J’ai représenté aussi la Guinée sur les 800 m. j’ai aussi été entraineur de la grande Equipe de Kankan (le Milo Club) où il y avait les Diallo Boubacar, Bah Oury, Samba Dian, Santana, les Petit Thièmo,…

M. Kamara, vous êtes aussi écrivain. Parlez-nous de vos œuvres ?

Mes œuvres sont au nombre de Six. La plus connue ‘’Safrain ou le duel de fouet’’, est devenue un classique, aussi bien en Guinée qu’ailleurs. Récemment, j’ai écrit ‘’ la Guinée sous les verrous de la révolution’’, qui a un caractère quelque peu politique. C’est plutôt un mémoire et mon expérience de prisonnier. Toutes les péripéties qui y sont, mais aussi les leçons que j’en ai tirées. Ces leçons, c’est le pardon pour tout ce que j’ai subi. J’ai pardonné à ceux qui m’ont mis en prison.

La deuxième œuvre qui porte sur la même période, c’est ‘’Les racines de l’avenir’’. C’est une analyse, une réflexion politique sur la première république. Et cette réflexion même aussi au pardon et à la réflexion. J’ai publié aussi des articles. Il y a eu d’abord, ‘’Processus de démocratisation en Afrique dans le cadre de la Guinée’’. C’est à la suite d’une conférence qu’on m’a demandé d’écrire cet article qui est paru dans les cahiers de l’académie diplomatique française. Et à la même période, on m’a demandé de produire un article sur le français et les langues africaines, avec comme illustration, le cas de la Guinée. Tout cela s’est passé en France.

Quand je suis revenu de la France, le Président du Liban, M. Min Lahoud avait décidé de décerner à M. William Sassine, écrivain Guinéo-libanais, à titre posthume une distinction. Le Liban à l’époque m’avait demandé en tant qu’écrivain, de présenter l’écrivain et les œuvres Williams Sassine. Ceci a donné naissance à une commission qui a été constituée pour avoir un caractère de critique littéraire.

En tant qu’homme de culture, quel regard portez-vous sur la culture Guinéenne ?

La culture guinéenne a eu, à un moment donné, ses heures de gloire. Dans le système colonial, des pays colonisés de langue française, la Guinée a été le pays qui a choisi l’indépendance. Etant indépendant, la culture Guinéenne a eu la faveur du public. Puisque nous avons, à l’époque, eu beaucoup d’évolutions artistiques du point de vue de l’écriture, mais aussi du point de vue du théâtre et du folklore. La culture vive a été très brillante à l’époque, et connue. Mais auparavant, on n’a eu des hommes comme Keita Fodéba, c’est un africain qui a créé l’un des plus grands ballets. Et à la même époque, nous avons eu Soumah Mangué qui est un homme de Théâtre qui a créé aussi une troupe. Après cette période qui ne s’est pas aussi illustrée par des écrits, il y avait plus très peu d’écrits qui paraissaient.

La seconde période après les premiers 25 ans de notre indépendance, il y a eu l’avènement d’une société libérale. Cela a permis un demi-boom dans le domaine de l’art aussi mais différemment. Alors l’art était conçu au départ par des structures étatiques. On n’a vu des jeunes artistes créer des ensembles, créer des troupes. Donc, on a eu beaucoup d’artistes, une éclosion réelle dans le domaine de l’art. Il en était de même dans le domaine de l’écriture où de nouveaux talents se sont affirmés. La Guinée a eu tout une vague de jeunes écrivains, qui ont écrit, et publié. De cette période jusqu’à maintenant, nous avons plus de 400 nouveaux Titres qui sont parus. Nous sommes un pays qui n’a pas de mécènes, il y en a très peu. Par rapport aux autres pays de la sous- région, comme le Sénégal et la Côte d’Ivoire en particulier, et dans une certaine mesure le Mali, nous avons de grands efforts à faire dans tous les domaines. Faire des efforts afin que nous puissions atteindre le niveau de publication des autres. Donc, il y a un effort réel à faire pour que la culture Guinéenne se situe où elle doit être.

Malgré le grand héritage culturel de la Guinée, on ne voit nulle part de stèles, de statues ou de noms de rue à la mémoire des grands hommes. Quand dites-vous ?

Je ne crois pas que ça soit un désintéressement. Nous n’avons pas en tout cas honoré nos grands hommes de culture. Vous avez parlé de Keita Fodéba, de Camara Laye, il y en a d’autres. J’ai parlé tout à l’heure de Sassine qui a été honoré par son pays. Pour le moment en Guinée, nous n’avons pas de rue, de places, comme dans les autres pays, qui portent les noms des artistes ou des écrivains les plus célèbres. Il faudrait peut-être que le Ministère de la culture prenne le dossier à bras le corps et présenter les communications au niveau des conseils des Ministres pour que les écrivains Guinéens puissent être honorés par des statues ou des stèles. Et ce qui est même plus important que ça, avec des noms de rue, de places publiques connues. Sur ce plan, nous sommes en retard par rapport à d’autres pays. Si le Ministre de la Culture introduit une telle requête au niveau du gouvernement, je crois qu’il n’y aura pas de résistance pour que l’idée soit bien accueillie.

A l’ouverture des 72 heures du Livres, le Directeur de l’harmattan, Sansy Kaba Diakité, a promis de faire de Conakry la capitale de la lecture. Est-ce possible ?

Il y a beaucoup d’efforts à fournir pour parvenir à cela. Sansy Kaba Diakité est un jeune dynamique qui a beaucoup d’idése. Disons, c’est notre jeune ‘’Zakalali ‘’. Il peut avoir 50 à 60 idées par jour, qu’il essaie de mettre en œuvre, il faut l’en féliciter. En tant que jeune, il a le droit aussi d’être ambitieux. Pour un pays comme le nôtre, il ne faut pas continuer à croire que nous sommes la cinquième roue. Il faut peut-être avoir l’ambition comme lui et se dire qu’en fournissant des efforts, et en nous battant, on peut être au bout de l’échelle.
Pour le moment, nous sommes distancés par beaucoup de pays, mais il est permis à chacun de rêver. C’est le rêve aussi qui suscite les meilleures idées.

Faire de Conakry la capitale du livre, c’est un rêve noble. Toutefois, notre pays n’a même pas une bibliothèque nationale, digne de ce nom. N’est-ce pas un paradoxe ?

Il y a bien une bibliothèque nationale. Mais pour le moment, étant donné que les œuvres ne sont pas classées, le bâtiment qui doit servir à ça, n’a pas été mis encore à la disposition d’un Ministère de la culture, pour qu’on ait une bibliothèque nationale de très grande envergure, qui peut avoir, pas seulement des œuvres guinéennes, mais des œuvres étrangères.

M. Lamine Kamara, vous avez été un des hauts responsables de l’Etat, deux fois Ministres et plusieurs fois ambassadeurs. Qu’avez-vos concrètement apporté à votre pays ?

Je suis entrain d’écrire un livre, je parlerai largement de cela. Le livre s’appellera, ‘’l’ancien Ministre’’. En tant que membre du CTRN, c’est nous qui avons élaboré la loi sur la presse, la loi sur la création des partis politiques, le code électoral, ainsi de suite. Même si avec le temps, ces différents textes ont été améliorés. Dans le même esprit, quand j’ai été ambassadeur, la mission qu’on m’a confiée était d’améliorer les relations entre la Guinée et mes pays d’accréditations. Je pense qu’au moment où je quittais la Guinée pour aller en France, les relations politiques n’étaient pas au beau fixe. Mais durant les quatre années que j’ai passé, je pense avoir amélioré quelque peu ces relations. Cela a donné des résultats. Le Président Lansana Conté, paix à son âme, qui n’avait pas encore effectué de voyages en France, s’est rendu à deux reprises à Paris au moment où j’y étais.

En tant que Ministre des affaires Etrangères, j’ai contribué au retour de la paix au Liberia, en Sierra Leone et en Guinée Bissau. Au sein de la CEDEAO, on avait le comité des Cinq, les comités des Huit, des Neuf pour résoudre ces crises. Je pense qu’il y a eu de bons résultats, parce que le Liberia a eu des élections démocratiques et a mis fin à la guerre.

Il en a été de même en Sierra Leone où nous avons contribué aussi autour de la paix, avec fait sans précèdent qui s’est produit. Ahmed Tidiane Kaba avait été renversé par un putsch, et au sein de la CEDEAO, aussi bien par des efforts militaires que Diplomatique, on n’a ramené le Président Tidiane Kaba et ré-institué dans son fauteuil. Depuis, la démocratie fait son chemin en Sierra-Leone.

Dans le même esprit, c’était aussi le cas en Guinée Bissau où la Guinée du point de vue diplomatique a contribué au rétablissement de la paix et de la démocratie, même si il y a eu quelques soubresauts.
Toujours, quand j’étais aux Affaires Etrangères, j’ai lancé l’idée de la Diplomatie de développement, qu’on appelle aujourd’hui Diplomatie économique. Pour mettre en œuvre cette diplomatie, j’avais invité à l’époque M. Amr Moussa qui était à l’époque, Ministre des affaires Etrangères de l’Egypte, qui aussi été longtemps à la tête de la ligue Arabe, et qui était l’un de grands Candidats aux dernières Elections Présidentielles. Sous mon invitation, il est venu ici avec un Boeing rempli d’industriels, d’operateurs économiques égyptiens, qui ont rencontré le Gouvernement, des accords ont été signés. En principe, cela devait permettre le développement des relations économique entre la Guinée et l’Egypte. Il y a eu un début, mais on n’est allé jusqu’au bout.

Le premier Ministre de l’ex Yougoslavie était venu ici avec 250 opérateurs Economiques, qui ont rencontré leurs homologues guinéens, le Gouvernement lui-même.

A la fonction publique au moment où je venais, cela faisait Dix ans qu’on n’avait pas organisé de concours de recrutement à la fonction publique. En introduisant des requêtes auprès du gouvernement, nous avons réussi à débloquer l’organisation des concours. Il y a eu des policiers qui ont été recrutés, des médecins, des ingénieurs, des douaniers et d’autres domaines. Et à la même période, il y a eu les deux lois qui régissent jusqu’à présent la fonction publique.

A vous entendre vous revenez beaucoup sur les termes paix et pardon. Quelles sont les vertus de ces maux à vos yeux ?

Je pense que le pardon a des vertus inépuisables. Quelque soit le mal qu’on vous ait fait, vous pouvez peut-être raconter ce mal, le dire pour exorciser. Mais, il faut pardonner. Si vous ne pardonnez pas, qu’allez-vous faire ? Vous allez avoir de la rancune, de la haine. Et si vous décidez d’agir, et par le billais de la justice, qui est peut-être une voix noble, mais comme tout le monde n’agit pas nécessairement par là, il peut y avoir un esprit de vendetta. Il faut faire en sorte que la haine ne se prenne jamais en héritage dans un pays. Dans ce cas, il faut pardonner et c’est en se pardonnant les uns des autres qu’on peut aller à la rencontre. En allant à la rencontre, en parlant, en principe nous devons pouvoir nous comprendre. Le mot ‘’réconciliation’’ qui est devenu le crédo du gouvernement, qui est aussi le mot que tout le monde prononce, ne doit pas être un vain mot. Personnellement j’y tiens. Non seulement en tant que croyant, mais surtout en tant qu’homme devant agir pour pouvoir agir devant le bien. Pour pouvoir aller vers l’entente.

Lisez vous l’écriture n’Ko ? Qu’en pensez-vous de cette écriture ?

Oh j’apprends. Je pense que c’est une très belle invention. Le Karamo Souleymane Kanté, disons c’est l’un des rares africains, l’un des rares hommes avoir inventé un système d’écriture. Voilà, un homme de culture, un savant qui mérite d’avoir une place en son nom. Ils ont produit beaucoup d’œuvres. Cet alphabet est enseigné dans des grandes universités de par le monde. Aujourd’hui, il y a même des ordinateurs en N’Ko. Mon Roman Safrin, à un moment donné, avait été traduit entièrement en N’KO.

Êtes-vous pour son introduction dans le système éducatif Guinéen ?

Nous avons déjà le français qui est enseigné, je n’ai pas pensé à ça. Pour un système d’écriture, la meilleure façon de la faire connaitre, c’est de l’illustrer par des œuvres écrites. Je ne connais pas encore beaucoup de romans qui ont été écrits et publiés en N’KO et qui auraient des centaines et des milliers de lecteurs. Donc, je ne crois pas que ce soit dans l’agenda de qui que ce soit pour le moment de pouvoir l’enseigner dans les écoles officiellement.