Entretien avec Ousmane Tounkara, Conservateur junior du Musée du Fouta

article mise à jour : 16 juillet 2014
Bien que ne se définissant pas comme muséographe, au sens étymologique du terme, Ousmane Tounkara est un jeune passionné pour la conservation et le traitement des collections de musée. En charge de la gestion opérationnelle et de l’animation pédagogique du musée du Fouta, il a reçu notre rédaction pour débattre du fonctionnement, des perspectives et des défis auxquels cette institution culturelle à part entière demeure confrontée. Tout au long de cet entretien, Ousmane Tounkara, au-delà de ses activités au compte du musée, s’efforce de mettre en évidence la problématique de la valorisation de la culture guinéenne.

GuineeConakry.Info : A priori, les jeunes ne sont pas toujours présents dans ce métier. Et vous, vous êtes relativement jeune. Alors qu’est-ce qui vous y a conduit ?

Ousmane Tounkara : Je dois dire qu’en ce qui me concerne, c’est une question d’héritage. Parce que j’ai des parents qui sont particulièrement amoureux des questions de patrimoine. Donc, j’ai un peu marché sur les traces de leurs pas. Même si ma curiosité singulière m’a amené m’intéresser à la chose de manière un peu plus particulière. C’est ce qui fait que de tous les enfants de la fratrie, je suis celui qui est plus proche d’eux dans ce domaine-là. Donc, j’apprends à leurs côtés.

Et vous vous y plaisez bien ?

Beaucoup même. C’est mon milieu. C’est ce que je connais. Pour moi, le Musée du Fouta, ce ne sont pas que ces objets ici présentés et dont on veut faire la pérennisation et la perpétuation. Pour moi, il est comme un petit frère que j’ai vu naître et dont je vis aujourd’hui l’évolution.

Concrètement, qu’est-ce que vous en tirez à titre personnel ?

A titre personnel, le premier avantage que j’ai tiré du Musée, c’est la compréhension du patrimoine, que je ne comprenais pas avant. J’y ai également tiré de la formation. Parce que je suis diplômé de deux universités, Abomey Calavi du Bénin et de la Sorbonne. Aujourd’hui encore, je tire de ma fonction et de mes responsabilités un vaste réseau d’amis et de correspondants. Dans le cadre de ce métier, j’ai beaucoup de personnes que j’ai rencontrées, notamment au gré de mes voyages. A propos, je m’apprête même à voyager, pour aller donner des cours au sein de l’école qui m’a formé au Bénin. Bref, je tire beaucoup d’avantages de ce que je fais en tant que conservateur junior du Musée du Fouta.

Comment se porte aujourd’hui le Musée du Fouta ?

Sans vouloir se lancer dans une quelconque autosatisfaction, on peut dire qu’il y a eu du progrès en ce qui concerne le Musée du Fouta. Parce que si je me réfère à l’année de création du Musée en 2001-le 9 juin précisément-, nous n’avions eu que 750 visiteurs. Pendant les 2 ou 3 ans qui ont suivi, ces statistiques n’ont évolué qu’au rythme de seulement 50 à 60 personnes. Mais les années 2004-2005 ont été un véritablement tournant. C’est à partir de cette période qu’on a commencé à avoir plus de 1000 visiteurs. Et parfois, on a frôlé les 5000 visiteurs. L’année dernière, nous avons enregistré près de 10.000 visiteurs. Au cours de la même année, on a réalisé deux expositions temporaires, plus l’exposition permanente. Ça a mobilisé du monde comme on n’en avait jamais connu.

Vos visiteurs, d’où viennent-ils globalement ?

Nous avons trois catégories de visiteurs. En raison d’un partenariat que le Musée a conclu avec les écoles de la place, nous avons tout d’abord un public scolaire. Parce que c’est aux enfants qu’il faut enseigner le patrimoine et comment le conserver. Nous avons un second type de visiteurs composé des nationaux qui, vivant dans les autres villes du pays, profitent de leur passage à Labé pour venir voir le musée. Très souvent, ils confient s’être replongés dans une nostalgie qui les avaient quittés. Enfin, le troisième type de visiteurs, ce sont les expatriés. Ce dernier type est cependant composé de deux sous-types. Il y a tout d’abord une catégorie de Guinéens, mais qui depuis longtemps vivent à l’extérieur. Et il y a des étrangers qui viennent tout simplement parce qu’ils ont repéré le musée dans les annales touristiques.

L’un des objectifs du Musée consiste en la conservation et la valorisation de la culture du Fouta. En quoi cet objectif est-il satisfait ?

Peut-être bien que la question aurait été plus pertinente si elle était adressée à ceux qui visitent le musée. Mais qu’à cela tienne, de l’œil de l’équipe de conservation à laquelle j’appartiens, je peux dire que le Fouta a aujourd’hui de quoi être fier. Parce que ce musée est devenu un passage obligé pour toute personne qui vient au Fouta Djallon en général et à Labé en particulier. Personne ne vient jusqu’à Dalaba sans avoir à cœur de pousser jusqu’à Labé pour voir le musée du Fouta. Et personne ne vient au musée du Fouta sans repartir avec quelque chose qu’il ne connaissait pas. C’est une fierté.Ainsi, nous pensons que le musée essaie modestement de combler certaines lacunes des écoles dont les programmes ne prennent pas toujours en compte la nécessité de promouvoir le patrimoine, l’histoire et plus généralement la culture de chez nous. Parce que l’histoire qu’on nous enseigne à l’école n’est pas forcément celle que nos aïeux ont vécue. Ce n’est pas l’histoire qu’on aurait aimé entendre. C’est l’histoire des autres. Et donc, le musée est en train de pallier à cela en enseignant la vraie histoire du Fouta Djallon. Et donc, c’est une fierté pour tout Guinéen aujourd’hui de pouvoir retrouver les modes de vie de ces aïeux, de retrouver ce qu’il a vécu dans son enfance et qu’il ne revivra peut-être plus. De ce point de vue, le musée est donc en train de satisfaire à ce pour quoi il a été créé.

Au-delà des expositions et des visites périodiques des élèves et étudiants, un partenariat plus institutionnel existe-t-il entre le musée et notamment le centre universitaire de Labé pour permettre l’enseignement de l’histoire et de la culture au sein des établissements ?

A sa création en 2001, le musée s’était inscrit dans une approche de diffusion. Il était question de montrer que le Fouta est riche de quelque chose. Mais depuis, les choses ont changé. Comme je vous le disais tantôt, aujourd’hui, il existe un partenariat musée-école. Avec ce type de partenariat, le musée est riche de près de trente écoles. Au départ, on a pris des écoles pilotes avec lesquelles nous avons testé ce que nous appelons les valises pédagogiques avec les experts de l’école du patrimoine africain. On est allé vers les écoles et, avec des reproductions de toutes les pièces que nous avons dans notre musée, nous essayons relevé le défi d’amener le patrimoine dans les écoles. Je dois préciser que nous avions décidé de faire des doublures parce qu’il ne faut pas prendre le risque de déplacer certaines pièces de ce musée, parce qu’elles sont uniques. Et le moins qu’on puisse c’est que la stratégie a payé. Parce qu’au fur et à mesure que le musée grandit, au fur et à mesure que le musée reçoit des étrangers, des VIP et autres hôtes de marque, les écoles ont été associées aux activités du musée. Et davantage d’écoles ont demandé à avoir des partenariats avec le musée. Aujourd’hui, nous en sommes à la notion muséobus. Le musée est en train de développer un projet qui amène la bibliothèque que nous avons dans notre musée vers les écoles. Lorsqu’il y a un écrivain que les élèves n’auraient vu qu’à travers un roman, une photo ou une autre forme d’image, arrive dans nos locaux, nous l’amenons vers les écoles. On l’a fait avec Tierno Monenembo, Malal Baldé, avec Cheick Hamidou Kane que tout le monde connaît.

Quelles sont aujourd’hui vos perspectives ?

En termes de perspectives, nous avons une particulièrement proche. Il s’agit d’un projet portant sur la coiffure traditionnelle peule, le Dioubaadè. Suite à une formation que nous avons organisée, une équipe a été mise en place pour faire ce Dioubaadè sous forme de prêt-à-porter. On fait carrément la coiffure. Elle est portable comme un bonnet. Après, on peut l’enlever et la garder en attendant une autre occasion. Une des particularités de ce projet, c’est que l’équipe en charge du tressage est composée de filles et de garçons. Alors que par le passé, cet art était exclusivement à des vieilles femmes. La fibre qui servait de mèche était une fibre végétale qui provenait d’une plante qu’on appelle le sisal qu’on ne trouve pas beaucoup aujourd’hui ici. Et pour pallier à la rareté de cette fibre, nous avons opté pour une sorte de métissage entre le traditionnel et le moderne. Les mèches dont les filles se servent aujourd’hui ont été utilisées à bon escient, pour faire prévaloir la coiffure traditionnelle et la culture pastorale. Autre projet que nous avons avec nous, c’est l’enregistrement de tout ce qu’on appelle les trésors humains vivants que compte le Fouta Djallon. Nous nous sommes déplacés pour aller enregistrer tous les anciens de Dalaba et notamment la plus vieille mosquée du Fouta Djallon qui date de l’époque du Fouta théocratique. Elle existe aujourd’hui encore. On en a fait un sujet de reportage que nous sommes en train de monter et qui sera gardé pour la postérité. Ces reportages prennent en compte les témoignages des anciens. Nous sommes également en train de collecter tout ce dont les gens disposent comme patrimoine personnel ou familial, mais qui peut avoir de l’importance aux yeux du visiteur, mais également à ceux du musée. Car lorsqu’il y a par exemple une relique qui compte pour les familles et pour la communauté, sa place c’est dans le musée. Parce que si le musée n’est pas pour une famille, il est en même temps pour tout le monde.

Et justement, cette collecte est-elle facile ?

J’avoue qu’elle n’est pas toujours facile. Cela dépend très souvent de la mentalité des gens. Il y a des gens qui disposent de pièces d’une valeur inestimable qu’ils sont prêts à brader. Si par chance, celui qui en hérite est un conservateur de patrimoine, l’objet n’est pas tout à fait brader. Parce que sa diffusion va continuer et le message dont il est l’incarnation va continuer à passer. Au besoin, on sait également où on peut aller trouver l’objet. L’objet demeure donc dans le cadre de son usage collectif. Mais il y en également qui ont des objets de très grande valeur qu’ils continuent à conserver chez eux et qu’ils refusent catégoriquement de remettre à quelqu’un. Et quand ils meurent, ceux qui en héritent ne sachant pas l’importance des pièces, ils les détruisent, s’ils ne les laissent pas trainer comme de vulgaires objets. Aujourd’hui, le problème fondamental que nous rencontrons dans le cadre de la collecte, c’est que nous n’avons pas un véhicule qui nous permette de rallier les différents villages. Nous faisons avec les moyens du bord. Ce qui signifie que depuis que le musée existe, c’est la voiture de la directrice ou celle du directeur scientifique qu’on carbure pour aller répondre aux appels qu’on nous adresse des différents villages.

Nous sommes à l’heure du numérique. Qu’est-ce qui est fait pour adapter le musée au contexte que nous vivons ?

Tout est fait pour adapter le musée au contexte que nous vivons. Le musée a un site internet . De même, les comptes rendus de nos activités passent systématiquement dans l’Atelier des médias de RFI dont je suis membre. Les mêmes comptes rendus sont balancés sur le compte facebook de tous les membres du musée. Donc, on est en train d’amener les autres à s’intéresser à ce qu’on fait. On n’est pas en marge de l’évolution.

Est-ce qu’un effort est fait pour notamment transcrire les manuscrits que vous avez ici en vue de leur rendre disponible sous la forme numérique ?

Votre question touche un aspect que nous avons inscrit dans le cadre d’un projet que nous comptons mener avec l’appui et l’assistance technique de l’Ecole du patrimoine africain (EPA). J’y serai dans un mois. Ils ont promis de nous accompagner dans le sens de numériser les documents que nous avons ici. Parce qu’au Musée du Fouta, en plus des documents qui relèvent de la petite bibliothèque ”Karamoko Alpha”, et auxquels les élèves peuvent accéder très facilement, nous avons des ouvrages qui ne sortent jamais du musée. Nous avons notamment des ouvrages qui n’existent qu’en un seul exemplaire. Vous conviendrez avec moi que nous ne devons pas courir le risque de perdre ce type de documents précieux, en les mettant à la disposition des élèves et étudiants. Par rapport à de tels types de documents, le projet avec l’EPA consiste en la multiplication des exemplaires pour que le grand public puisse avoir accès à ces ouvrages.

En tant que jeune, que pourriez-vous dire aux autres jeunes par rapport au métier de muséographe ?

Comme je vous l’ai dit au départ, moi j’étais quelque peu prédisposé à exercer ce métier. Mais les autres frères qui avaient également la fibre culturelle ont fait autre chose. Moi j’ai choisi la conservation du patrimoine. Et depuis 2001, je suis l’évolution de ce musée. J’ai notamment pris part à toutes les étapes de préparation des différentes expositions. J’ai participé aux joies et aux peines que le musée a connues depuis sa création. Au départ, les gens se demandaient ce pour quoi ”je perds mon temps” dans le musée. Je répondais que j’apprends et que je cherchais à m’améliorer. Eh bien, aujourd’hui, je ne regrette pas mon choix. Une autre chose dont je suis fier, ce sont les enfants qui viennent vers le musée. Pour preuve, très souvent, ce n’est pas moi qui guide les visiteurs que nous recevons. Ce sont des jeunes qui, aimant progressivement la chose, se sont approchés et qui font visiter les touristes.

Est-il facile de promouvoir le patrimoine culturel du Fouta dans le contexte sociopolitique guinéen, aujourd’hui caractérisé par les antagonismes ethniques ?

Le problème majeur à ce niveau, c’est que même les intellectuels ont l’esprit corrompu. Mais il me plait de rappeler que les intellectuels qui ont pensé à la création de ce musée, l’ont fait de manière tout à fait désintéressé. Ils l’ont fait uniquement par amour de la culture, par amour pour le patrimoine. Et dans leur conception, le patrimoine et la culture sont des choses qui unissent, qui permettent d’aplanir les divergences. Lorsqu’on a choisi de faire la culture, on ne fait pas de différences. On recherche surtout les convergences et les différences enrichissantes pour tous les fils de la nation.

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