Excision, viol, mariage forcé : deux auteures africaines brisent les tabous

article mise à jour : 25 mai 2016
Des Africaines prennent la plume contre les violences faites aux femmes. Nous les avons rencontrées en République de Guinée lors de la 8e édition des « 72 heures du livre ».

Sous le soleil ardent de Conakry, des dizaines de jeunes font la queue ce dimanche 24 avril devant le CCFG - Centre culturel franco-guinéen - où se tient la huitième édition des « 72 Heures du livre ». Nettoyage des mains au désinfectant, prise de température... dans ce pays qui sort tout juste de l’épidémie d’Ebola, on ne plaisante pas avec les mesures sanitaires. Un respect des règles utile mais paradoxal au regard du taux d’excision qui frôle les 100%. Alors, entre les classiques de la littérature africaine, neufs ou d’occasion, les romans à l’eau de rose et les chroniques, deux femmes sont venues défendre le droit de leurs congénères, et parler sans tabou de l’excision, du viol et des violences.

Excisée contre la volonté de ses parents

Membre de la délégation ivoirienne réunie sur le stand de L’Harmattan Côte d’Ivoire, Hamitraoré (Aminata Traoré de son vrai nom) est venue présenter son deuxième ouvrage. Depuis la publication de son récit Le Couteau brûlant (1) en 2012, la native de Bouaké est devenue une figure de la lutte contre l’excision et de la défense des droits des femmes. Âgée de 37 ans, elle a grandi dans une famille privilégiée, aimante, entourée de deux parents opposés à cette coutume d’un autre temps, qu’elle a pourtant subie à l’âge de 8 ans.

« Cela s’est passé pendant les vacances chez ma grand-mère paternelle. Elle a décidé de me faire exciser sans avoir consulté mes parents car elle savait que mon père s’y serait opposé. Mais en Afrique, la famille élargie joue un grand rôle et les mères n’ont pas le droit de s’opposer à leurs belles-mères. » Ce jour-là, onze autres filles passent entre les mains de l’exciseuse. Pendant toute la durée du funeste rituel qui dure plusieurs semaines, les filles sont traitées comme des princesses mais aucune ne sait ce qui l’attend.

"On m’a mis une noix de cola dans la bouche pour m’empêcher de crier"

« Il y a un véritable mystère autour de cette tradition. Personne ne doit révéler le secret. Les femmes de la famille sont chargées de nous préparer et de bien nous nourrir. Puis un jour, à 4 heures du matin, une vieille dame est venue nous réveiller. C’était l’exciseuse. Nous y sommes toutes passées, de la plus âgée à la plus jeune. J’étais la dernière. Je me souviens encore de la douleur mais je n’avais pas le droit de pleurer. On m’a mis une noix de cola dans la bouche pour m’empêcher de crier », raconte Hamitraoré. Depuis ce jour, aucune autre fille de sa famille n’a subi la lame du couteau brûlant.

Le premier livre écrit par une victime

En Côte d’Ivoire, la loi interdit l’excision depuis 1998 mais elle n’est vraiment appliquée que depuis 2012. Verrouillée par les tabous, la société ivoirienne peine à parler de cette coutume qui empêche les femmes de s’épanouir sexuellement et les condamne à une douleur physique et psychologique à perpétuité. « En Côte d’Ivoire, Le Couteau brûlant était le premier livre d’une victime de l’excision. Au départ, il a été très critiqué surtout par les femmes. Mais après il est devenu un tremplin et beaucoup m’ont remerciée pour mon courage. Il arrive que certaines femmes se mettent à pleurer pendant mes conférences. » Délivrée par l’écriture, Hamitraoré a décidé de coucher sur le papier les autres maux qui touchent de nombreuses Africaines.

Violences conjugales, prostitution des étudiantes désargentées, mariages forcés, viols, dans Cachée derrière le mur (2), l’auteure mêle les destins de personnages féminins issus de toutes les couches de la société. « Trop de jeunes filles arrêtent leurs études parce qu’elles tombent enceintes. Elles arrivent de leur village pour étudier en ville et avec très peu de moyens. Résultat : beaucoup d’entre elles se prostituent alors qu’elles ne connaissent pas leur corps ni la sexualité. Chez nous, on ne parle pas de sexe en famille. Il y a très peu d’éducation sexuelle et aucune prise en charge de la contraception », explique Hamitraoré dont la Fondation Gnitrésor vient en aide aux femmes victimes de viols ou de violences. « Au travers du personnage de Dimi, j’aborde les violences conjugales, notamment dans les milieux aisés. Chez nous, on ne parle pas de ce sujet, car c’est une honte pour toute la famille et on devient le sujet de tous les commérages. Même si le mariage n’est plus la seule issue pour les filles, il reste une façon de se faire accepter dans la société et de préserver sa respectabilité », conclut la militante qui ne ménage pas ses efforts pour trouver les moyens nécessaires à ses combats.

Par Stéphanie O’Brien
Pour http://madame.lefigaro.fr