Alhassane Cherif, psychanalyste, écrivain, « L’écriture rend la mémoire paresseuse ».

article mise à jour : 22 janvier 2014
Enseignant de profession, Dr Alhassane Chérif est psychologie clinicien et anthropologue. Il a passsé plus de 40 ans en France où il a fait des expertises confirmées par les plus grands spécialistes de la métropole. Il a créé et gère depuis plusieurs années une clinique et un centre d’aide psychologique au service des familles migrantes en France. Une somme d’expériences qu’il a mise à profit pour demeurer au service de l’humanité. Une vocation qu’il défend avec passion et qu’il a tenue à transcrire dans deux ouvrages officiellement lancés dans la soirée du mercredi 15 janvier 2014 au centre culturel Franco-guinéen. Ce sont, ‘’L’importance de la parole chez le manding de Guinée’’ et ‘’Le sens de la maladie chez les Africains’’. Il a accepté de se prêter aux questions de notre rédaction au cours d’une interview sans tabous …
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Guinée-Culture.org : Comment un psychologue peut-il se retrouver dans la littérature ?

Alhassane Chérif : Excellente question. Je vous renvoie à notre grand maître, en l’occurrence Sigmund Freud, un médecin neuropsychologue qui a été le père fondateur de la psychanalyse et de la psychologie. A vrai dire, le lien entre la psychologie et la littérature, notre domaine de prédilection, est très étroit et dès lors que l’on s’occupe de l’être humain et qu’on a compris son fonctionnement anatomique et métabolique, on se dit après mais il y a bien quelque chose derrière qu’il faut chercher à comprendre, c’est-à-dire tout ce qui est de l’ordre de la pensée et de la métaphysique, le fonctionnement psychique même de l’individu. C’est ce qui ramène naturellement à l’écriture qui n’est autre que de la parole couchée sur du papier. L’écriture est une manière de témoigner de ses expériences, de ses recherches et de ses émotions. C’est pour tout cela que ce livre a été recommandé aux étudiants français.

Guinée-Culture.org : En quoi la parole est importante dans la société mandingue comme vous le soulignez dans votre ouvrage ?

Très belle histoire qu’il convient de raconter. En effet, il était une fois je faisais une expertise pour tribunal pour enfant de Paris. J’étais avec le président de la juridiction en compagnie de mes confrères, quand comparaissait un homme d’un certain âge dont l’enfant était en réalité un surdoué. Mais, qui souffrait de trouble de comportement, d’hyperactivité… Bref, il était dans tous ses états, incernable en matière de discipline. L’anecdote, c’est que cet enfant était interdit de classe, une sanction qu’on cru devoir lui infliger, tellement qu’il troublait les cours. Mais, quand il s’absentait pendant une semaine, il revenait occuper comme toujours, la première place dans les évaluations en classe. Le père ne parlait qu’approximativement la langue française. Le président du tribunal m’a alors dit de lui traduire ceci, ‘’engagez-vous en signant ce document que vous vous occuperez désormais de votre enfant et qu’il ne refera plus de bêtise en classe. Le père de l’enfant a affirmé haut et fort qu’il n’était pas nécessaire de signer ce document et que sa parole donnée valait de l’or, en tout cas mieux que l’écriture que la signature qu’on lui demandait de coucher sur papier. C’est à partir de là que l’inspiration de ce livre, ‘’L’importance de la parole chez le manding de Guinée’’ est née. Comme pour dire qu’il faut toujours une motivation pour se mettre à écrire.

Guinée-Culture.org : Vous voulez dire que la parole a la même valeur que la signature chez le manding ?

Absolument ! D’ailleurs quand j’ai rencontré les griots, ceux-là même qui fabriquent la parole, à Kankan où je me suis rendu pour mes recherches, m’ont dit de ne jamais coucher leurs propos sur du papier sur papier. Un des maitres de la parole, Djéli Mory Kouyaté, m’a confié ceci, ‘’je te donne ma parole, mais je t’en prie ne l’écris jamais’’. A la question de savoir pourquoi une telle consigne, il m’a dit que l’écriture a trois défauts, le premier c’est qu’elle rend la mémoire paresseuse, deuxièmement c’est qu’elle n’est pas secrète, et enfin il a recommandé qu’il faut que l’on sache sauvegarder notre propre culture. Je lui ai répondu que tout ce qu’il dit est vrai avant d’ajouter que nous avions une culture dense qui méritait d’être connue et reconnue à l’étranger. Pour qu’on comprenne que nous en avons une contrairement aux allégations mensongères. Il m’a conseillé en définitive de ne tout de même pas tout écrire.

Guinée-Culture.org : Où se situe l’importance alors de la parole au manding ?

La parole se situe à tous les actes posés au manding. Du régalement des conflits à la maturation des enfants en passant par les cérémonies rituelles ou d’initiation. C’est ainsi qu’avec la parole dite, on peut tout de suite faire un travail de deuil. La façon de dire la parole guérit la parole mais peut tout aussi tuer la tuer. Donc attention !

Guinée-Culture.org : Ne pensez-vous pas qu’il y a une menace de disparition de la culture mandingue sans l’apport de l’écriture ?

Cette remarque est importante. Parce qu’aujourd’hui on s’aperçoit qu’on file tout droit vers cette disparition, même s’il reste évident que quelques pans de la valeur culturelle guinéenne en général et mandingue en particulier vont continuer à résister. D’autant plus qu’en Guinée, comme un peu partout en Afrique, vous passez à coté d’un vieillard, sans lui demander quoi que ce soi, il va vouloir vous interpeller et vous confier certains de ses secrets. Et vous le savez bien, ces vieillards sont de monuments du savoir. Et, comme le disait Ahmadou Hamapté Ba, « un vieillard qui meurt en Afrique est une bibliothèque qui brûle ». Il y a encore des vieillards mourant d’envie de léguer leurs savoirs qui existent dans nos villages. Mais, il faut aussi que l’Etat s’en mêle. Je crois qu’il faut une sorte de synthèse entre ce qui l’occident nous apporte et ce qui nous disposons. Dorénavant, je vous assure que l’occident n’a plus de valeur culturelle intrinsèque. Ils viennent les chercher chez nous en Afrique.

Guinée-Culture.org : Dans votre second ouvrage, vous abordez la question liée aux sens des maladies en Afrique. Peut-on en savoir plus ?

En fait, cela me ramène à ma profession. Ce sont mes confrères travailleurs sociaux et psychologues qui m’ont dit qu’ils ne savent pas prendre en charge les malades en provenance de l’Afrique qui avaient une manière complètement différente de poser leurs problèmes. Ils amènent des langages de discours qu’ils ne comprenaient pas du tout. Ce que j’ai appelé les étiologies culturelles. C’est –à-dire la sorcellerie, les djinn, les envoutements, les rivalités… Au début quand un patient s’exprimait ainsi, mes confrères occidentaux posaient le diagnostic de paranoïa. Il a fallu que je leur dise que la paranoïa c’est bien autre chose et que la folie c’est la psychose. Maintenant, il faut écouter ces gens là parce que c’est leur façon à eux d’exprimer leur souffrance. Par exemple quand une patiente vient me dire que c’est sa mère qui est à l’origine de sa névrose, c’est que c’est sa mère qui est sa sorcière. Cette façon que l’Africain a d’extérioriser son mal n’est pas forcément mauvaise, au contraire. C’est dire que si vous concevez que vous à l’origine du mal dont vous souffrez vous devenez somatiquement parlant votre propre agresseur. C’est pourquoi, il faut mettre sa souffrance au compte des invisibles. Il est facile de constater que dès le bas âge, l’enfant africain est entouré d’amulettes, de bracelet… qui sont sensés le protéger. C’est en quelque sorte de la médecine préventive. Dès qu’on enlève ces objets à l’enfant c’est que, de l’avis de leurs parents, il n’est plus protégé.

Guinée-Culture.org : C’est dire qu’en Afrique les maladies s’expliquent moins par les microbes que par d’autres vecteurs ?

Il faut dire que les vecteurs de sens existent. Tout comme les valeurs, les maladies sont universelles et elles frappent indifféremment un belge, un français, un congolais ou un Guinéen. En fait, désormais il faut une double grille de la même pathologie. Une occidentale et l’autre africaine. Parce que les deux ont leurs diagnostics, leurs pronostics…ce n’est donc pas pour rien qu’actuellement les tradipraticiens se rendent dans les hôpitaux pour concilier leurs savoirs avec ceux de leurs homologues de la médecine moderne. Il faut donc des médiateurs interculturels.

Guinée-Culture.org : C’est dire qu’on peut dresser deux diagnostics d’une même maladie ?

Non ! En fait, il s’agit de deux grilles de lectures pour une même maladie. C’est juste la façon d’exprimer sa souffrance qui change. Même mes confères de l’OMS sont d ‘accord que chaque peuple a ses façons de traiter les maladies qu’il ne faut jamais négliger. Cela dit le tradipraticien africain prend mieux en charge son malade mental que le médecin occidental. Il ne faut donc pas qu’on n’est des complexes par rapport à la médecine occidentale que l’on n’a pas le droit de négliger non plus. Au demeurant, si vous ne comprenez pas un malade il vous sera difficile de le guérir. Parce qu’il n’est sûr qu’il ait confiance en vous. Alors que le traitement est tout d’abord psychique.

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