Interview de Me Aminata Barry, Notaire, auteure de ‘’Le Tourbillon ‘’

article mise à jour : 23 décembre 2013
Il existe un flou artistique consciemment entretenue par certains compatriotes, pour des raisons propres à eux, autour de l’histoire récente de la Guinée indépendante. Une confusion que d’autres tentent de dissiper travers des témoignages vivants, étayée de faits pour que plus jamais la jamais ne connaisse la violence d’Etat. C’est le cas de me Aminata Barry qui, elle-même victime collatérale de la ’’répression sanglante’’ sous la première république. Dans cet entretien qu’elle a accordé à notre rédaction, Aminata Barry parle de des deux volumes de son livre ‘’Le Tourbillon’’ publié aux Editions ‘’l’Harmattan Guinée’’. Une autobiographie qui s’impose comme un témoignage éloquent sur la vie des victimes du camp Boiro et de leurs porches.
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Guinee-Colture.org : Me Barry, on vous connaissait comme Notaire, mais très de gens savent que vous avez des qualités littéraires, comment cela arrive-t-il ?

Me Aminata Barry : Il faut dire que je suis Notaire, mais j’ai toujours été tentée par l’écriture. Cela dit, il est très facile pour un notaire de migrer dans la littérature. Parce qu’en réalité, un notaire, est tout d’abord un scribe, il rédige des actes. Il est différent de l’avocat qui par vocation est administrateur de la parole. Il est donc plus facile pour un notaire de se mettre à la plume. Surtout que le droit est très formateur.

Pour votre cas personnel, comment êtes-vous arrivé à la littérature ?

Je trouve que le concept littérature est un peu t trop fort dans mon cas précis, parce que tout simplement, je ne me sens pas écrivain ou homme de lettres en tant que tel. J’ai juste voulu témoigner de sur ma vie, sur mon entourage et pas plus. En tout cas, sur ce qui m’est arrivé et que j’ai trouvé très singulier. C’est en fait ma jeunesse difficile, ma vie d’exilée que je raconte dans le premier volume du livre intitulé ‘’ Le Tourbillon, la drive autoritaire’’. Après cette édition, pour satisfaire davantage les lecteurs, j’ai jugé nécessaire de faire le deuxième volume ‘’Le tourbillon II, le combat’’ qui n’est qu’un complément du premier.

De quoi parlez-vous dans Le Tourbillon I ?

Dans le tourbillon I, je parle de la responsabilité politique du fait d’autrui. Le fait de faire payer par des enfants et leurs mamans des supposés faits politiques d’un mis en cause. Dans mon cas, c’est mon père, Barry Diawadou, qui a été arrêté. Dans ce ouvrage, je me pose donc des questions sur ma vie de la période d’après l’arrestation de mon papa. Je me dis, pourquoi a-t-on voulu faire subir à moi et au reste de la famille, les conséquences d’un forfait que nous n’avons jamais commis ? Comment se fait-il que pour une délinquance d’opinion, on puisse dériver et faire subir à toute la famille des forfaits qu’ils n’ont jamais commis ? J’ai été frappée d’exil à l’âge de 18 ans environ et depuis 1969, l’année de l’arrestation de mon père, je n’ai pu mettre pieds en Guinée qu’après la mort de Sékou Touré. Dans une situation de sans recours, ni secours.

Dans quel contexte votre père a été arrêté ?

Vous savez que derrière chaque complot il y avait un nom de baptême. Mon père a été arrêté suite au complot dénommé ’’Kaman-Fodéba’’. Comme toujours, dans son cas, tout est parti d’une histoire bénigne avant de déboucher sur des arrestations massives et il a fini par disparaitre définitivement de ce monde. Curieusement, son nom ne figure nulle part dans ce complot, mais il y a péri, pour des raisons qui restent à élucider. Plus malheureux, c’est qu’on ne saurait dire ce qu’est arrivé à notre père. Nous savons seulement qu’il fait partie d’un groupe qui est porté disparu au même titre que d’autres illustres. Mais aussi grave que cela puisse paraitre, nul ne saurait vous dire où ils se trouveraient, ces braves gens. De sorte que dans ‘’Le Tourbillon’’, je me pose la question de savoir comment faire le deuil de quelqu’un dont on ne sait même pas où il est enterré, qui se trouverait quelque part dans un charnier. En tout cas, pour mon cas, depuis 1969, je continue à chercher mon père.

Quelle était la situation socio-administrative de votre père au moment de son arrestation ?

Vous savez que mon père est un des pères de l’indépendance guinéenne qui n’est surtout pas le fait d’un homme. C’est dans ce cadre qu’il a fondé le Bloc africain de Guinée, BAG, alors que Sékou Touré était leader de la section guinéenne du RDA. Ils se sont battus au même moment que les Kéita Fodéba, Barry III…pour ne citer ceux-là. Mais, on ne parle plus de ces derniers qui se trouvent certainement dans des charniers. Après la conquête de l’indépendance, mon père a été ministre des finances, de l’éducation nationale, ambassadeur de Guinée auprès des pays arabes avec résidence au Caire et enfin de compte Directeur de l’imprimerie nationale ‘’Patrice Lumumba’’ de Conakry. Il était donc une figure emblématique de l’indépendance nationale.

Comment avez-vous fait pour vivre après l’arrestation de votre père ?

En 1969, quand on arrêtait mon père, je faisais le lycée Kennedy à Dakar où je préparais le bac, vers la fin de l’année. C’est de cela que je parle dans le livre, au moment où j’ai appris la triste nouvelle jusqu’au fait d’être une sans -papier. Il faut dire que nous étions des apatrides sans aucun document administratifs. Ce qui n’a rien voir avec un traitre. Nous étions interdits dans l’enceinte de l’Ambassade qui était un nid d’espions. Nous étions traités d’enfants de traitres. C’est exactement à ce niveau où la responsabilité politique du fait d’autrui commence. On vous fait payer quelque chose que votre père est censé avoir commis. Sinon, qu’est qu’un enfant à voir dans les agissements d’un père. Dans ma vie d’exilée, je n’avais pas de document d’identification que ma carte d’étudiant qui, comme toujours, ne comporte pas la nationalité du porteur. Comment fallait-il s’en sortir, chercher à survivre sans entamer l’éducation guindée d’un père soucieux de l’avenir des siens, comment sortir de ce tourbillon, c’est la question précise que je me pose dans le premier volume de ce livre qui retrace l’histoire récente de la Guinée indépendante.

Et puis il y a Tourbillon II...

J’ai fait une galerie de portraits de ma personne. Après le Tourbillon I où je raconte ma vie de Dakar à Abidjan, d’une victime qui prend le fouet d’une répression par ricochet et puis qui se réveille pour prendre sa responsabilité, essai de se frayer un passage, dans le cadre d’un combat, intellectuel bien sûr. Enfin, cette victime qui rentre sa tête, essaie donc de combattre avec l’arme, intellectuelle naturellement. Le deuxième volume de Tourbillon s’intitule le combat une victime qui s’épanoui de sa légitimité sans avoir à s’excuser, outre mesure.

Et vint le Tourbillon III…

Non ! Le troisième volume du Tourbillon est en gestation. Cela dit, le mot tourbillon est une métaphore. J’explique comment le pays est gagné parce que je qualifie de tourbillon. Au début, je pensais que j’étais seule, mais je me suis rendue compte que c’est tout le pays qui est affecté par ce phénomène étrange. Même nos dirigeants en sont envahis. C’est la déstabilisation totale. Il faut qu’on y arrive. Le tourbillon, c’est lorsque vous êtes déstabiliser, vous vous battez pour en sortir.

Etes-vous optimistes que l’on sortira un jour de ce tourbillon  ?

Pas pour le moment, je reste profondément pessimiste. Parce qu’il existe encore de gros problèmes de réconciliation en Guinée. Vous savez que le tissu social n’a jamais été autant déchiré dans notre pays. Les Guinéens se regardent en chiens de faïence, en oubliant leurs problèmes communs, la pauvreté. Les gens ne se demandent plus comment trouver à manger, à envoyer les enfants à l’école… , et pourtant, la pauvreté frappe tout le monde pendant qu’on s’affronte sur le terrain ethnique alors que les solutions à nos problèmes sont ailleurs. Par la faute des politiques. Dommage que les enfants suivent la même itinéraire. C’est en cela que je suis pessimiste. Sinon, le métissage est tellement important qu’en Guinée les choses devaient se passer autrement. Aller à l’hôpital, la maladie n’a pas d’ethnie. Mais, de nos jours, rien que par ton ethnie, tu es classé.

Comptez-vous tirer un profit dans votre production littéraire ?

Non ! Pas du tout. En écrivant Le Tourbillon, j’ai juste voulu témoigner sur ma vie, sur mon environnement, mes proches et la Guinée. J’ai voulu expliquer que la solution aux problèmes guinéens ne se situe pas dans l‘assassinat politique. Ce n’est pas parce que l’on n’est pas de la même ethnie, du même camp politique que l’on est des ennemis.

Un mot sur la problématique de la réconciliation nationale...

C’est un gros problème. Dans le Tourbillon II, je fais des esquisses de solutions. Mais, la frange des victimes est tellement grande que tous les Guinéens doivent se donner les mains dans le cadre d’un combat commun. Parce qu’il s’agit dans le cas précis de la Guinée de violence d’Etat. Il se trouve que, chaque Président qui arrive aux affaires refile le bébé à son successeur. Pour cela, il va falloir que quelqu’un prenne désormais ces problèmes à bras le corps, pour qu’on en finisse pour de bon.

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