Interview de Nadine Bari sur les 72 heures du livre et la place du livre dans l’Education

article mise à jour : 22 mars 2012
Nadine Bari, Française d’origine, a acquis la nationalité guinéenne et l’a portée dans son coeur par alliance en épousant Abdoulaye Djibril Bari. D’ailleurs, cette diplômée de la Sorbonne, qui a travaillé aussi bien pour l’ONU que pour le Conseil de l’Europe, est néanmoins davantage connue pour le combat qu’elle a longtemps mené pour découvrir les circonstances de la disparition de son ex-époux, dans les années 70. Parallèlement, Nadine Bari s’est forgée une carrière littéraire qui force le respect et l’admiration. ... 14:24 20-3-2012

A ce titre, elle est auteure de "Noces d’absences", "L’œil du héron", "Guinée, les cailloux de la mémoire", "L’enfant de Seno", "Grain de sable, les combats d’une femme de disparu", "Chronique de Guinée", etc. Autant d’atouts qui lui valent d’être choisie par les Editions L’Harmattan Guinée, respectivement comme présidente du collectif des auteurs et présidente du comité d’organisation des "72 heures du livre", les 23, 24 et 25 avril prochain à Conakry. Mais au-delà du cadre spécifique de cet événement, Madame Nadine Bari, dans l’entretien qu’elle a accordé à notre rédaction, est plus globalement revenue sur les différents aspects de la problématique du livre et de la lecture en Guinée.
Interview

GuineeConakry.Info : Vous êtes présidente du comité d’organisation des "72 heures du livre" au mois d’avril prochain. Dites-nous quelles sont les spécificités de cette édition 2012 ?

Nadine Bari : D’abord en termes de spécificités, nous avons le thème. Le thème de cette année, c’est "la place du livre dans l’éducation". Parce qu’on a constaté la grande misère des bibliothèques, notamment en matière de manuels scolaires et de beaucoup d’autres choses en rapport avec l’éducation. Et parce qu’on a également constaté que souvent le Guinéen ne feuillette un livre qu’au moment de son apprentissage à l’école primaire, au secondaire ou à l’université. Et après, il ne touche que rarement à un livre. Or, ça c’est vraiment dommage. On essaie donc de remédier à cela.

Nous aurons aussi des ateliers de formation notamment des bibliothécaires. Nous avons déjà pas mal d’inscriptions. Pendant les trois jours que vont durer les "72 heures du livre", il y aura quatre formateurs guinéens et deux formatrices qui viendront de la France pour la circonstance. Il y aura également un atelier de bandes dessinées, avec un professeur qui viendra normalement de l’institut supérieur des Arts de Guinée de Dubréka. Pendant ledit atelier, il va expliquer comment on raconte une histoire en dessins avec les vignettes pour le texte. Parce qu’il faut également reconnaître que nous manquons d’albums de jeunesse. Il n’y a pas beaucoup d’auteurs guinéens qui se soient tellement manifestés pour faire des albums de jeunesse. Or, c’est vraiment quand on est tout petit qu’on apprend à feuilleter un livre et à trouver le plaisir de lire.

Nous aurons aussi un atelier de formation en écriture avec une femme qui viendra des Editions L’Harmattan de France. Et puis, au-delà de toutes ces formations, comme d’habitude, on aura des débats.

GCI : Qu’est-ce qui justifie la place prépondérante de l’éducation et de l’école dans cette édition 2012 ? Est-ce parce qu’on veut venir en aide à l’école guinéenne, ou bien c’est tout simplement parce qu’on a envie de vulgariser le livre et de promouvoir la culture de la lecture ?

N.B : Il faut dire que les méthodes vulgarisation du livre, il n’y en a pas beaucoup en Guinée. A part quelques bibliothèques publiques. Les bibliothèques scolaires sont plutôt rares. Pour le comprendre, il suffit de réaliser qu’il y a 72 universités privées qui se sont constituées en Guinée, principalement à Conakry et que de la moitié d’entre elles n’ont pas de bibliothèques ! Au niveau de l’université, c’est angoissant, voire même honteux en ce 21ème siècle ! Donc, la vulgarisation du livre en Guinée, comment se fait-elle ? Rares sont ceux qui ont des bibliothèques à la maison. Parce que le livre coûte cher tout d’abord. Et même quand il est à la portée de certaines catégories sociales, on ne le retrouve pas toujours dans les maisons. C’est ainsi que par exemple, on ne trouve pas beaucoup de livres dans les salons des ministres ou dans leurs bureaux. Ce qui est dommage. Donc, comme je le disais, il n’est pas évident de saisir les méthodes de vulgarisation du livre en Guinée, si jamais elles existent.

Et à mon avis, une réflexion devrait s’engager en la matière. Parce qu’il faut que les livres soient lus et non pas seulement conservés dans les bibliothèques. Parce qu’en réalité, le constat révèle qu’en Guinée, les bibliothécaires sont souvent des magasiniers et des gardiens des livres. Alors, ils mettent les livres sous clés. Du coup, on ne peut pas les feuilleter longtemps et on ne peut pas les emporter à la maison. Parce qu’on a peur qu’ils soient volés bien sûr ! Donc, il y a toute une philosophie qu’il faut revoir dans le cadre d’une meilleure vulgarisation du livre.

GCI : Justement, dans le cadre de ces "72 heures du livre", ne faudrait-il pas poser la problématique de la lecture en Guinée ?

N.B  : Oui. C’est sûr, on va la poser. Il y a une coopération qui va se faire en partenariat avec l’INRAP (l’institut national de recherche et d’action pédagogique). Comme vous le savez, cet institut fabrique des manuels scolaires pour les écoles guinéennes et dans les conditions normales, il fournit gratuitement des livres à tous les élèves de l’école primaire et maintenant du collège. C’est du reste ce qui est prévu en principe. C’est ce qu’on a sur les papiers officiels. Mais dans les faits, ce n’est pas par exemple ce que j’ai personnellement constaté avec mon association Guinée Solidarité.

Au fait, nous allons dans des villages un peu reculés et dans des zones enclavées. Et quand on demande aux élèves de sortir leurs livres, c’est soit ils n’en ont pas du tout, soit ils en ont un vieux qui, très souvent a été offert par une ONG comme Guinée Solidarité, il y a bien longtemps et que les directeurs de l’école récupèrent pour les redistribuer à l’occasion de chaque entrée scolaire. C’est tout un problème, parce que l’INRAP fabrique de bons manuels scolaires. Mais malheureusement, on ne les voit pas très souvent dans les écoles à l’intérieur du pays. Je ne sais pas ce qu’il en est à Conakry. Peut-être que ça change, peut-être que ça va changer. Mais la théorie est encore très loin de la réalité.

GCI : Par ailleurs, est-ce vraiment pertinent de se reporter sur l’école quand on sait qu’aujourd’hui, il y a des intellectuels guinéens qui savent lire et qui ont la possibilité de s’acheter des livres, mais qui ne lisent pas ?

N.B : C’est tout simplement parce qu’ils n’ont pas eu le goût de la lecture. Or, ça s’apprend quand on est tout petit. Quand on est dans une bibliothèque pour enfants, vous avez un animateur qui vous raconte une histoire que vous pouvez retrouver dans le livre qui se trouve sur l’étagère. On a fait l’expérience à la cité solidarité qui n’est pas, vous avouerez, un milieu très porteur parce que ce sont les enfants des mendiants.

D’abord, on en parrainé quelques-uns pour qu’ils puissent aller à l’école se former. Ensuite, on leur a ouvert une bibliothèque au sein même de la cité Solidarité. Une bibliothèque fréquentée à seulement de 15 à 20 % par les enfants de la cité. Le reste des lecteurs est constitué en grande partie par les élèves des écoles du quartier qui s’y sont abonnés. Mais on a constaté par une volontaire qui est venue de Strasbourg pour de l’animation justement, que l’intérêt et le goût des enfants en faveur de la lecture croissaient avec les histoires qui leur étaient racontées. La méthode de l’animatrice était de réunir les enfants sur des nattes et puis elle leur racontait des histoires. Conséquence, le lendemain déjà, les enfants revenaient pour demander le livre contenant telle ou telle autre histoire. Si on ne donne pas le plaisir de la lecture aux jeunes enfants, ils vont considérer le manuel scolaire comme une corvée. En la matière, il est vrai qu’on est encore loin du compte, mais on y arrivera. Justement, un des objectifs des "72 heures du livre" de cette année, c’est faire renaître ce plaisir de la lecture.

GCI : Est-ce que par ailleurs, le contexte socio-économique qui n’est pas des meilleurs, n’est pas une circonstance défavorable ?

N.B : Si, certainement. Comme je le disais, le livre coûte cher. Il l’est même sur le marché européen. Alors, je vous laisse imaginer ce qu’en pense le public guinéen. Mais encore à mon avis, la solution c’est de multiplier les bibliothèques. Si on rapproche les bibliothèques et on facilite leur accès aux populations, par exemple avec des coûts d’abonnement annuel de 5 000 GNF, on peut espérer des progrès. A titre d’exemple, si vous prenez le cas de la médiathèque du centre culturel franco-guinéen, vous vous imaginez bien que ce n’est pas toujours facile pour quelqu’un qui habite le quartier de Matoto de s’y rendre régulièrement pour y lire.

Au-delà du coût du transport qui n’est pas forcément à la portée de tout le monde, c’est un long parcours qui peut-être physiquement éprouvant. La solution est alors de multiplier les bibliothèques dans les écoles, les universités et les quartiers. Comme cela, on évitera d’en faire simplement des entrepôts de livres.

GCI : En même temps, toujours par rapport à la situation socio-économique, certains pourraient vous dire que ce n’est pas évident de perdre deux à trois heures à lire un livre, alors qu’ils pourraient gagner dix, vingt voire trente milles francs, en exerçant une quelconque activité pendant ce même espace de temps ?

N.B  : C’est vrai ! C’est vrai ! Vous avez raison ! Ici, il faut d’abord survivre avant de vivre et d’avoir le plaisir de lire ensuite. C’est vrai que quelque part, je parle en "nantie". Mais la lecture, c’est une nécessité du 21ème siècle. On ne peut pas se former, s’épanouir et se forger une personnalité dans le monde qui est le nôtre, si on ne s’est pas frotté à la culture des autres. La culture des autres, où on la trouve ? C’est dans les livres. Sur internet, c’est encore plus cher. A la télévision, c’est tellement éphémère, qu’on ne peut pas revenir en arrière et réécouter l’émission. La télévision, de ce point de vue, ne confère pas de la formation. Alors que c’est le cas avec un livre. Alors, il y a bien sûr des priorités. Il faut remplir le ventre, se loger, etc. Mais les élèves sont les mieux placés pour avoir accès à un livre intéressant, s’il y a une bibliothèque dans leur établissement. Ce qui n’est pas toujours le cas. Loin de là.

C’est vrai que je n’ai pas de remèdes miracles et peut-être bien que de ce point de vue, je prêche dans le désert, mais il faut vraiment dire, au risque de me répéter, qu’on ne se forge une personnalité, qu’on ne s’épanouit vraiment, que quand on lit les idées des autres. Parce qu’on ne peut pas tout apprendre d’un professeur, aussi bon soit-il. Les professeurs n’ont pas la science infuse. Ils n’ont pas vécu toutes les époques de 20 siècles qui nous précédent. Donc, il faut vraiment ouvrir les livres pour savoir comment on pensait durant les siècles passés et pour savoir comment aujourd’hui on essaie de penser pour le siècle prochain ? Tout ça ne s’apprend pas forcément à l’école avec des bons professeurs. Il faut, soi-même, se forger sa propre culture. Etre des hommes ou des femmes de culture, ce n’est pas un luxe. C’est aussi important que de remplir son ventre de riz tous les jours.

GCI : Venons-en maintenant au Prix du jeune écrivain guinéen. Quelle est l’idée qui se cache derrière ?

N.B  : L’idée, c’est que pendant longtemps, le Guinéen a été muselé. Dans ce pays, il y a eu des périodes où on ne pouvait rien écrire sans risquer sa peau. On ne pouvait rien lire non plus, si ce n’était les œuvres du président. Donc, il y a eu une longue période où on n’a pas pu écrire, où on n’a pas osé écrire. Et aujourd’hui, j’ai la surprise de constater que maintenant que la révolution est loin derrière nous, et que les militaires ne sont plus au pouvoir, les gens sortent de leurs tiroirs des manuscrits qu’ils avaient, mais qu’ils n’osaient pas sortir, publier et faire lire. On s’est alors dit que beaucoup de jeunes ont des choses à dire. Ils ont envie de réagir, ils ont envie de dénoncer et ils le font souvent d’ailleurs. Le concours du jeune écrivain guinéen est alors une occasion que nous leur offrons de le faire dans un texte court, que ce soit à travers un poème, un conte, une nouvelle ou une bande dessinée. C’est une occasion de leur donner la parole. Et pour encourager l’émulation, on a mis des prix plutôt attractifs.

C’est ainsi qu’on a mis 5 millions de GNF pour le premier prix, 3 millions pour le deuxième et 1 million pour le troisième, pour chacune des catégories. C’est dire que vous pouvez simultanément concourir pour un prix en poésie et un autre en conte ou dans une autre catégorie. Si on a l’appui suffisant des sponsors, on va également essayer d’avoir des lots de consolation pour les autres participants au concours. Ça peut être un abonnement à une bibliothèque, un téléphone ou encore des livres.

GCI : Avec ce Prix du jeune écrivain guinéen, c’est dire que les "72 heures du livre" de cette année, c’est non seulement la problématique de la lecture, mais c’est aussi l’encouragement à l’écriture ?

N.B : Oui, l’encouragement à l’écriture. Comme je le disais tantôt, on écrivait peut-être dans ce pays, mais en cachette. Maintenant, il faut que les Guinéens puissent sortir ce qu’ils ont pour le publier. Et je dois dire que j’ai été impressionné quand j’ai su qu’à L’Harmattan par exemple, il y a 210 livres sur la Guinée. C’est nouveau et c’est vraiment un progrès. Avant, il n’y avait pas beaucoup de personnes qui publiaient, parce que tout d’abord, il n’y avait pas d’éditeur. Mais également parce que les auteurs avaient peur qu’après que les gens aient lu leurs opinions, ils ne les leur reprochent. Tandis que maintenant les gens osent. Et ça c’est un progrès.

GCI : Mais pourquoi Prix du jeune écrivain guinéen et pas simplement Prix de l’écrivain tout court ?

N.B : Alors je trouve que c’est par exemple au chef de l’Etat de créer un grand "Prix du président de la République pour les Lettres". Ainsi, chaque année, il pourrait décerner un prix à un écrivain, soit pour marquer sa considération personnelle et celle du public pour un livre qui a marqué la société guinéenne, soit pour célébrer l’ensemble des œuvres d’un écrivain guinéen âgé. Il y en a quelques-uns qui ont écrit des choses très intéressantes et qui sont quelque fois honorés à l’extérieur et pas en Guinée.

En ce qui nous concerne, nous nous avons voulu pousser les jeunes à écrire. Parce qu’après tout, c’est l’avenir. Et en ce qui concerne le cas spécifique de la Guinée, quand on a la moitié de sa population qui a moins de quinze ans…il faut aider les jeunes. Alors, la charte africaine de la jeunesse dit qu’on est jeune jusqu’à trente cinq ans. Nous inspirant de cette disposition, l’intervalle que nous fixons aux participants au concours du jeune écrivain guinéen est compris entre 15 et 35 ans. Parce qu’on également estimé qu’un jeune est moins favorisé qu’un type plus âgé qui aura logiquement eu plus de chance de se frotter ou de s’essayer à l’écriture.

GCI : Comme l’atteste votre exposé, les "72 heures du livre", ce sont de grandes ambitions. Alors quelles sont les moyens dont vous disposez pour arriver à vos fins ?

N.B : C’est là le problème. Les moyens, ils sont réduits, il faut l’avouer. Cet événement est essentiellement une initiative des éditions L’harmattan-Guinée qui l’organisent depuis maintenant quatre ans. Bien que je ne sois pas particulièrement informée du volet financier de l’organisation, je crois bien que nos plus grands espoirs reposent sur les sponsors. L’appui du Centre culturel franco-guinéen doit également être particulièrement relevé dans la mesure où ses locaux seront gracieusement offerts aux "72 heures du livre".

Du côté de l’Etat guinéen, il faut dire qu’il n’a pas toujours activement soutenu les "72 heures du livre". Du moins, sur la base du constat relatif aux éditions précédentes. Vous savez, c’est la même chose qui s’est passée l’an dernier à propos du stand de la Guinée au Salon du Livre de Paris. On avait espéré l’aide du gouvernement pour les frais de location du stand. Malheureusement, cette aide n’était pas venue à temps. Et c’est L’Harmattan Guinée qui avait du payer. Cette année, nous avions eu plus de chances. La participation de l’Etat est d’autant plus nécessaire qu’il s’agit de l’image du pays.

Surtout que cette année, le slogan qui était affiché au fronton du stand guinéen est : "République de Guinée : la Culture est de retour ". Un slogan qui sonne à juste titre parce que la culture guinéenne avait été quelque peu minimisée au point qu’elle paraissait inexistante.

Source : Guineeconakry.info