Journée mondiales de la Francophonie : le Secrétaire Général de l’Institut livre un discours

article mise à jour : 20 mars 2012

A l’occasion de la journée internationale de la francophonie célébrée le 20 mars de chaque année, le secrétaire général de l’institution lors d’une réception offerte par le Président de la République française (Nicolas Sarkozy) au palais de l’Elysée à Paris a prononcé un discours dont Aminata.com s’est procuré une copie. Lisez !

Discours de M. Abdou Diouf - Palais de l’Elysée - Paris, le 20 mars 2010
Discours prononcé par le Secrétaire général de la Francophonie lors de la réception offerte par le Président de la République française au Palais de l’Elysée à Paris, à l’occasion de la Journée internationale de la Francophonie, le 20 mars.

Monsieur le Président de la République française,

La grandeur d’une idée se mesure tout autant dans sa capacité à ouvrir une brèche dans la pensée du moment, qu’à anticiper les mouvements futurs.

Quel courage politique il aura fallu aux Pères fondateurs, au lendemain des indépendances, pour faire triompher l’idée qu’une communauté construite sur le partage de la langue française, héritage linguistique colonial, ne porterait aucunement atteinte à la souveraineté récemment acquise des Etats, qu’elle ne trahirait ni les intérêts de l’Afrique, ni les langues et les cultures de ce continent. Promesse d’ouverture au monde, d’intégration régionale, continentale, mondiale, promesse d’un langage universel qui parle de l’Homme aux hommes. Quelle sagesse obstinée il leur aura fallu pour transcender les réserves, mais aussi les attentes et les intérêts parfois divergents des 21 signataires de la Convention portant création de l’Agence de coopération culturelle et technique, acte constitutif de la Francophonie.

Promesse d’un dialogue multiculturel et d’une coopération multilatérale, tissés dans « une fraternelle égalité », et aux dimensions d’un espace où le soleil ne se couche jamais. Quelle clairvoyance visionnaire il leur aura fallu, pour prendre le pari que cette communauté culturelle, spirituelle, s’affirmerait, chaque jour un peu plus, comme une communauté politique, comme un « mode de pensée et d’action », comme une « manière de poser les problèmes et d’en chercher les solutions, mais toujours par référence à l’Homme. » Promesse de l’unité affirmée dans la diversité, promesse d’un humanisme intégral, promesse d’« un nouvel ordre culturel mondial ».

C’est cette idée fulgurante, audacieuse, innovante en laquelle Léopold Sédar Senghor, Hamani Diori, Habib Bourguiba, Norodom Sihanouk avaient fondé tant d’espoirs, que nous célébrons en ce 20 mars 2010. Car qu’avons-nous fait, durant quarante ans, si ce n’est libérer toutes les potentialités de cette entreprise avant-gardiste, si ce n’est donner corps et substance, étape après étape, à cette ambition si exigeante qu’elle ne pouvait prendre sa pleine mesure qu’à l’aune du temps et de l’engagement des bâtisseurs qui l’ont servie depuis lors ?

C’est bien parce que la Francophonie avait, dès les origines, ouvert une brèche dans la pensée du moment, c’est bien parce qu’elle avait anticipé les mouvements futurs, que nous avons pu traverser et résister à l’emballement de l’Histoire de ces quarante dernières années.

Nous avons vécu la fin de la Guerre froide, l’effondrement des idéologies, la disparition de la bipolarité. Nous avons vu s’éloigner la menace d’une guerre entre les deux blocs, mais se multiplier les conflits à l’intérieur même des nations, singulièrement dans nos pays membres. Nous avons vu l’aide au développement se déliter et les inégalités croître entre le Nord et le Sud. Nous avons vu se dessiner et s’amplifier la vague de démocratisation en Afrique, en Europe centrale et orientale.

Nous avons pris la mesure des promesses, mais aussi des effets pervers de la mondialisation. Nous avons pris la mesure de la crise financière, alimentaire et environnementale mondiale. Nous avons pris la mesure de l’interdépendance croissante du destin des peuples et, dans le même temps, du déficit de démocratie et de régulations à l’échelle internationale, de la montée, aussi, des crispations identitaires, promise, selon certains, à un choc des civilisations.

De tout cela, nous avons tiré les conséquences, en élargissant, au gré des bouleversements du monde, notre champ d’action et de coopération, en nous dotant d’instances politiques, de textes normatifs de référence, de mécanismes, de modes d’intervention et de gestion adaptés à un contexte international que nous avons choisi de ne pas observer « en l’attitude stérile du spectateur », mais d’investir en acteurs engagés.

Alors les mauvais procès n’ont que trop duré ! Non ! La Francophonie n’a pas trahi son identité ! Non ! La Francophonie n’a pas perdu son âme !

Que l’on veuille bien revenir aux sources de Niamey, à l’idéal des Pères fondateurs, au dessein originel qui s’affirmait clairement comme un projet politique, un « projet de civilisation humaine », reposant sur « un seul principe incontestable : l’usage de la langue française, et l’esprit de civilisation » qu’elle recèle, et nous verrons que toutes les étapes franchies jusqu’à maintenant ont convergé vers un même objectif : permettre la réalisation de ce projet.

De la première Conférence au Sommet des chefs d’Etat et de gouvernement, à Versailles, en 1986, au Sommet de Hanoï qui consacra la dimension politique et diplomatique de la Francophonie, avec l’élection du premier Secrétaire général, de l’ACCT à l’Organisation internationale de la Francophonie, de l’activisme déterminant, dès les années 50, des associations socioprofessionnelles et des parlementaires, à la reconnaissance, par les Sommets, de l’Assemblée parlementaire de la Francophonie, des opérateurs, de la Conférence des organisations internationales non gouvernementales, de la Convention de Niamey, à la Charte d’Antananarivo, du Sommet de Dakar, à l’adoption des Déclarations de Bamako et de Saint-Boniface, des premiers pas d’une coopération culturelle et technique, au déploiement d’une programmation rationnalisée au service de la langue française, de la diversité culturelle et linguistique, au service de la démocratie, des droits de l’Homme et de la paix, au service de l’éducation, de la formation, de l’enseignement supérieur et de la recherche, au service du développement durable et de la solidarité, nous nous sommes donné les moyens, avec l’appui des Etats et gouvernements, avec l’appui de tous les militants et des réseaux de l’espace francophone, avec celui des personnels à l’œuvre depuis quarante ans, de hisser la Francophonie d’aujourd’hui à la hauteur des ambitions d’hier.

Il ne manquait qu’une étape essentielle pour que la construction soit parachevée, pour que la Francophonie ne reste pas la plus belle des utopies, c’est dire, au sens étymologique du terme, un lieu qui n’existe pas.

Et cette étape, Monsieur le Président de la République française, c’est grâce à vous, à votre implication personnelle, à la force de vos convictions, à l’idée exigeante et stimulante que vous vous faites de la Francophonie, que nous la franchirons, solennellement, en cette année charnière de notre histoire.

La Francophonie ne serait pas la Francophonie sans la France, sans votre engagement constant et celui de vos prédécesseurs ! Grâce à la France, grâce à vous, la Francophonie qui avait son emblème, son drapeau, sa Charte, trouvera, désormais, à s’incarner dans un lieu prestigieux.

J’y vois bien plus qu’un témoignage de reconnaissance et de confiance.

Vous nous offrez, aussi, l’assurance que nous avons franchi une étape irréversible, qui nous met à l’abri des tentations de remise en cause ou de mise en doute, des retours en arrière toujours possibles.

Vous nous invitez, surtout, à prendre un formidable pari sur l’avenir.

A quoi aurait servi, en effet, une telle prescience des mutations, des enjeux et des défis auxquels le monde est aujourd’hui confronté ? A quoi aurait servi la conscience précoce qu’il fallait « poser les problèmes et en chercher les solutions » d’une manière novatrice ? A quoi aurait servi l’affinement, année après année, d’une démarche francophone fondée sur le dialogue, l’écoute, l’échange, mais aussi sur le refus, dans le respect des valeurs universelles, d’imposer des modèles qui iraient à l’encontre de la diversité des réalités historique, politique, sociale et culturelle ? A quoi tout cela aurait-il servi, si nous ne faisions pas, aujourd’hui, entendre notre voix, alors même que la communauté internationale peine à décliner les termes d’un ordre rénové, alors même que quelques uns ont le monopole des décisions qui engagent l’avenir de tous, alors même que l’universalisme est battu en brèche par la persistance des égoïsmes et le durcissement des extrémismes. Nous avons donc bien une partition originale à jouer dans la conception, l’élaboration et la mise œuvre de nouvelles régulations pour une gouvernance politique plus démocratique, tant à l’échelle nationale qu’internationale, pour une gouvernance économique plus équitable et pétrie d’éthique au service du développement durable, pour une gouvernance culturelle véritablement assumée au service de l’égale dignité de toutes et de tous partout, au service de la paix.

Intensifions la concertation entre nous, et avec nos partenaires internationaux ! Faisons front uni lors des grands rendez-vous ! Soyons force de proposition et de mobilisation ! Rappelons sans cesse la communauté internationale à ses responsabilités et à son devoir de solidarité comme nous l’impose, aujourd’hui, la tragédie haïtienne !

Témoignons par là-même des valeurs et des vertus de la langue française, qui nous a permis d’être ce que nous sommes ! Œuvrons avec détermination et créativité à son rayonnement pour continuer à porter, haut et fort, les idéaux de liberté, de partage et d’humanisme qu’elle incarne.

Ayons « la force de regarder demain »  !

Ayons l’audace de forger demain !

Je vous remercie, Monsieur le Président de la République.

Source : Aminata.com