KIOSQUE : Un incendie consume les œuvres de l’historien Djibril Tamsir Niane

article mise à jour : 23 février 2012
Dans la nuit du mardi 7 au mercredi 8 février, un incendie d’origine inconnue a pris la bibliothèque de l’historien, chercheur et écrivain Djibril Tansir Niane, à la Minière. Le feu qui s’est déclaré dans les environs de 23 heures à minuit, a été tardivement éteint par les sapeurs pompiers de Tombo, alors que les appels de détresse adressés aux pompiers de Bambeto, n’ont pas été répondus à cause du manque de carburant, nous disent les sinistrés de la famille. La Police appelée pour constater les sinistres pour fins d’enquête a aussi traîné les pieds et son constat n’exclut pas la thèse de l’incendie criminel...

Pour une fois, EDG, "Obscurité de Guinée" n’est pas pointée du doigt, et pour cause de rationnement sectoriel. Le quartier de La Minière n’avait pas le courant le jour de l’incendie. La question que nous avons posée au vieux chercheur de quatre-vingts ans était de savoir si cet incendie était d’origine criminelle, à qui cela aurait servi et profité ?

Et si cela aurait servi à quelqu’un ou à un groupe d’individus, qu’est-ce qui pouvait les déranger au point de mettre le feu à toutes ces recherches qui sont l’œuvre d’une cinquantaine d’années, autant dire toute une vie de travail ?

Le professeur visiblement abattu était presque aphone, en répondant qu’il ne saurait dire qui ses travaux pouvaient nuire ou déranger, mais il a parlé des recherches sur les civilisations, sur et les modes de vie en Guinée Forestière, en Haute-Guinée, en Moyenne-Guinée et en Basse-Guinée, de Gabou et les luttes pour l’hégémonie, sur la vie des Bagas et sur la route de l’esclavage dont il était l’un des chefs du projet UNESCO.

Il ne reste plus qu’à orienter les enquêtes sur le monde scientifique et sur les historiens bonimenteurs qui auraient intérêt à ce que les manuscrits de Djibril Tamsir Niane ne soient pas mis à la disposition des nouvelles générations.

Le ministre guinéen de la Culture qui était venu réconforter le vieux chercheur s’est prêté longuement aux questions des journalistes. Il a affirmé que la culture et l’Histoire africaine sont basées sur les traditions orales que le professeur Tamsir a consignées dans manuscrits qui viennent de partir en fumée mais que son département fera tout pour désormais sauvegarder les recherches des historiens et chercheurs. Un peu le médecin après la mort mais mieux tard que jamais !

On dit qu’en Afrique quand un vieillard meurt, c’est une bibliothèque qui brûle, mais on ne dit rien quand la bibliothèque d’un vieillard brûle ! C’est une histoire qui retombe dans l’oubli ou dans l’inconnu, non plus, une perte sèche !

Ahmed Tidiane Cissé, qui est également un homme de culture dont la présence a atténué le choc, reconnait que le manque de moyens fait qu’au Musée National, les objets d’art archéologiques sont entassés pêle-mêle et il promet d’œuvrer dans la réhabilitation de tous ce fatras...

Djibril Tamsir Niane qui est né en 1932 a passé toute sa vie dans les recherches sur les traditions du Manding. C’est lui qui a découvert le site de Niani et des fouilles se sont révélées exactes. Le vieux médiéviste est aussi écrivain. Ses nombreux écrits sont enseignés dans les écoles dont un nombre important de ces écoles portent son nom, rien qu’à Conakry.

L’ancien ministre de l’Education Nationale du temps de la Révolution, Galéman Guilavogui a été très émerveillé quand une université a porté son nom, de son vivant. Il a été très ému de cette marque de distinction, alors que Djibril Tamsir Niane ne sait pas le nombre d’écoles qui portent son nom donné par ses anciens élèves et disciples, en reconnaissance des connaissances acquises auprès de ce vieux.

Qui a dit que personne n’est prophète en son pays ? Le professeur Tamsir est l’un de ces pauvres prophètes. Alors qu’il a été décoré de partout et des grandes institutions comme l’Unesco et la légion d’honneur française. En Guinée, rien ! Jamais rien !

Fodé Lamine Touré et Djibril Tamsir Niane, les élèves guinéens des premières années de l’indépendance en savent quelque chose. On peut l’oublier mais ses œuvres doivent être revivifiées...(...)

Enfin, il est à noter que le vieux chercheur qui était en séjour à Dakar pour raison de santé est rentré précipitamment et, malgré ses efforts pour minimiser les dégâts, il s’est rendu à l’évidence et a très sagement et philosophiquement pris acte de ses pertes.

Comme qui dirait qu’il ne sert à rien de pleurer sur du lait renversé.

Moïse Sidibé in L’Indépendant N°973 du 16 février 2012