« La Guinée est le seul pays où il n’y a pas de salle de Cinéma » selon Mohamed Camara, Directeur Général de l’ONACIG

article mise à jour : 23 août 2013
Il aurait été un grand économiste ou Banquier, mais le destin en a choisi autrement pour lui. Sa passion lui a conduit vers le plus complet des arts, le cinéma. C’est en 1982 que le jeune Camara quitte la Guinée pour l’hexagone où il va faire de brillantes études à l’Université Paris 10 Nanterre. S’il n’est pas le plus connu des cinéastes guinéens, il reste le plus récompensé sur la scène internationale. L’homme a gagné 50 grands prix dans le monde, dont le grand prix de Fespaco. Il est l’auteur de quatre remarquables films à savoir : ‘’Denko’’, ‘’Minka’’, ‘’Daakan’’et ‘’Balafola’’. Des films documentaires il en a fait sur les grands orchestres guinéens, avec des témoignages pathétiques. Ce sont : ‘’Balla et ses Baladins’’, ‘’Bembeya Jaz’’, ‘’Les amazones’’, ‘’Horoya band national’’ et ‘’Keletigui et ses Tanbourenis’’.

Aujourd’hui, Mohamed Camara est le Directeur Général de l’ONACIG (office national du Cinéma de Guinée) auquel il essaye de donner une nouvelle dynamique et impulsion malgré les maigres moyens dont il dispose. Dans cet entretien qu’il nous accordé dans son bureau de Boulbinet, ce comédien chevronné tante de nous expliquer les problèmes qui minent le Cinéma guinéen. Un Cinéma qui sous le premier régime faisait la fierté de la Guinée et de l’Afrique. Mais qui, aujourd’hui, subit une véritable descente aux enfers. Il regrette que l’Etat guinéen n’ait pas une seule salle de Cinéma à ce jour dans tout le pays. Et que rien ne soit fait pour mettre en valeur les jeunes talents dans ce domaine. Un témoignage qui montre, combien de fois, les autorités se désintéressent de la culture en général et du Cinéma en particulier. Guinée-culture : Parlez-nous des missions de l’ONACIG ?

C’est un office qui a pour mission d’encourager, d’impulser, de filmer et d’archiver tout ce qui se passe dans notre pays. Impulser, c’est essayer de créer des conditions pour que le Cinéma puisse retrouver sa place d’antan pour lui donner une nouvelle couleur, lui permettre de représenter la Guinée dans le monde entier. Lui donner les moyens lui permettant de valoriser la culture guinéenne.

Cet office relève de quel ministère ?

Il faut rappeler d’abord que c’est l’une des plus vieilles entreprises de Guinée. Elle a été créée en 1967. C’était la régie cinématographique de Guinée, ensuite Syli Cinéma et après l’ONACIG. Nous sommes les premiers à créer un festival qui s’appellait la ‘’semaine du Cinéma Guinéen’’. Aujourd’hui, il se trouve que malheureusement que l’ONACIG a été abandonné. Et avec l’évolution de la cinématographie, nous avons mal compris.

L’ONASIG a longtemps évolué avec la formule ministère de l’information à l’époque. Aujourd’hui, c’est le Ministère de la Communication. Sous la transition, il a été rattaché à la Culture et au patrimoine historique.

Qu’avez-vous apportez concrètement à cet office depuis votre nomination à sa tête ?

On pensait que tout le monde pouvait faire le Cinéma. N’importe qui a une camera de vacances se dit qu’il est cinéaste, fait des films et vend directement sur le marché. Donc, nous essayons de contrôler et d’arrêter cette forme de travail et cette forme de piraterie qui fait que les artistes ne peuvent pas vivres de la sueur de leurs fronts.

Nous avons organisé des séminaires pour sensibiliser ceux qui s’intéressent à cette profession. Vous n’êtes pas sans savoir qu’il y a des cinéastes professionnels, non professionnels et ceux qui ont envie de faire du Cinéma. Depuis que nous avons pris fonction, nous avons fait des films de sensibilisations qui sont passés à la Télé, qui a beaucoup aidé le pays depuis le début de la transition.

Nous avons organisé des séminaires relatifs au métier de cinéma. Parce que les gens faisaient beaucoup d’amalgames et de confusions. N’importe qui pense qu’il est cinéaste. Alor qu’on ne peut pas être cinéaste si on n’a pas une bonne formation. Parce que le cinéma peut être plus dangereux que le fusil. Nous venons de terminer un séminaire de scenario de film. La base du cinéma, c’est le scenario, de l’évolution jusqu’à la copie zéro du film.

Je suis entrain de voir au niveau des festivals à l’étranger, comment placer les œuvres des cinéastes guinéens. J’ai pu le faire pour la Côte d’Ivoire où deux personnes vont représenter la Guinée pour le concours de court-métrage qui se passe chaque année dans ce pays. Ça va être la première fois que la Guinée participe à cet évènement sous régional. Je suis également en discussion avec des cinéastes de l’Angola aussi pour faire participer des guinéens à un festival qui se prépare dans ce pays.

Il y a un mois j’étais en France où j’ai participé à un séminaire de la francophonie pour essayer de financer des films d’Afrique. Cette année, il n’y avait pas eu de films guinéens. Aucun cinéaste guinéen n’a présenté de film. J’avais honte, parce que j’ai eu beaucoup de reproches de la part de mes collègues cinéastes, qui m’ont dit que la Guinée est entrain de perdre des ressources et que ce n’était pas normal. L’année prochaine, je dois repartir et je voudrais que ces jeunes qui ont travaillé avec moi présente des projets.

On constate en Guinée émergence d’un cinéma local très admiré par les populations. Comment faites –vous pour structurer ces gens là ? Est-ce que vous êtes en contact avec les réalisateurs de ces films ?

Je suis en contact avec tous ceux qui désirent travailler dans ce métier. Seulement il faudrait bien que les gens comprennent que le cinéma que nous faisons ici est un cinéma qui est bien, qui égaille la population, mais qu’on ne peut pas se limiter à cela. S’ils ont envie de pratiquer le métier d’artiste, il faut que ce métier soit non seulement populaire, mais qu’il puisse être exporté pour vendre l’image de notre pays. C’est pourquoi, chaque fois que nous faisons des formations ici, nous passons des communiqués à la radio. Ceux qui s’y intéressent viennent. Ce qui est sûr, la Guinée a besoin de représentants pour vendre sa culture.

J’ai entendu le chef d’Etat, Alpha Condé dire qu’on ne voit plus la culture guinéenne à la télé. Il défend en sa manière, mais il faut que les guinéens suivent. Comment ? Qu’ils acceptent de se former. Parce que dans ce métier on n’arrive jamais. Mois j’ai gagné 50 grands prix, mais aujourd’hui encore j’essaie d’apprendre. La technologie cinématographique évolue à une vitesse vertigineuse.

Est-ce que l’Etat n’a pas sa part de responsabilité dans ça ?.

Il n’y a aucun moyen, nous n’avons même pas de budget. L’Etat a complètement abandonné la culture et surtout le cinéma. Le cinéma était la vitrine de la Guinée. Nous faisions partie des pionniers du cinéma en Afrique. On a fait de grands films, comme ‘’Mory le crabe’’, ‘’Bakary oulen’’ , ainsi de suite… Mais aujourd’hui le Cinéma de notre pays est réduit à zéros. En 1993 j’ai gagné le grand prix du Fespaco. Mais après…

C’est un problème de mentalité des gouvernants et des gouvernés. La Guinée est l’un des premier pays en Afrique de l’ouest à avoir des salles de cinéma du gouvernement. A l’époque, il y avait une politique culturelle extraordinaire. Il y a eu des salles de Cinéma qui ont été créées de Kassa jusqu’a Yomou. Mêmes les quartiers avaient des salles de Cinéma.

Au lieu d’aller dans les maquis, où se droguer ou faire le bandit, les jeunes préféraient aller dans les salles de Cinéma. Dans ces salles, c’est aussi un endroit convivial où viennent se rencontrer des jeunes, faire des connaissances et discuter des projets.

Mais lorsque l’armée a pris le pouvoir en 1984, les gens ont dit que c’est le libéralisme économique. Certains en ont profité pour brader des édifices culturels et toutes les salles de Cinéma. Il n’y a aucun pays au monde où l’Etat n’a pas une salle de Cinéma, sauf la Guinée. L’Etat n’a aucune salle de Cinéma, c’est grave pour une nation. Comment les jeunes peuvent apprendre la culture de chez eux, quand les satellites nous abreuvent des images incongrues, des images qui n’ont rien voir avec nos coutumes et cultures. On voit dans nos rues que les jeunes filles sont presque nues… On dit que la jeunesse guinéenne est dépravée, mais on oublie que cette dépravation vient du fait que la culture occidentale nous abreuve de choses qui n’ont sont même pas comestibles chez elle.

Le Cinéma, c’est l’image. C’est l’image de la Guinée, du Chef de l’Etat, de la ville, ainsi de suite…. Mais qu’est ce que nous montrons aux jeunes de chez nous, rien. Je n’arrive jamais à comprendre que sur notre télévision, avec tout ce que les jeunes font ici, de nos coutumes, de nos traditions, qu’on ne les voit pas à la RTG. Mais par contre, que des civilisations qui n’ont rien avoir avec nos coutumes soit à la télé. On va chercher des feuilletons partout, mais la jeunesse guinéenne fait des choses ici, elle est capable de faire la même chose et mieux. Mais nous sommes incapables de leur donner ces moyens.

Quand j’en parle avec des gens, on dit non c’est la publicité qui paye ça. Mais la façon dont la publicité est intégrée dans ces films, pourquoi ne pas faire des films par des jeunes guinéens et intégrer les mêmes publicités.

J’ai demandé à ce qu’on donne une ou deux salles de cinéma pour qu’on travaille avec les jeunes. Si nous avons des salles de cinéma, nous pouvons projeter ces produits dans des salles de Cinéma, ils pourraient y avoir des recettes qu’on pourra leur donner et cela leur permettra de faire d’autres films.

Nous avons eu des grands héros, tels que Samory, Bocar Biro, Alpha yaya, Zebela togba, mais nous n’avons jamais de films sur eux. Les raisons ?

C’est une question de moyens. Le Cinéma c’est l’argent. Vous savez, il faut que les gens comprennent qu’il y a l’exception culturelle. Sembène Ousmane a fait 20 ans de recherche sur Samory Touré. Il a écrit, il n’est jamais parvenu à produire ce film jusqu’à sa mort. Ce sont les pays africains qui devraient s’unir pour l’aider à produire ce film. C’est un héros africain, ce n’est pas un français. Ce n’est pas Bonaparte, ….

Nos histoires n’intéressent pas les autres nations. Nos héros ce sont des gens qui ont lutté contre la pénétration étrangère. Donc ce n’est pas facile d’obtenir d’eux un financement.

Il faut qu’on soit conséquent, qu’on ait une prise de conscience. Qu’on ellébore une politique culturelle viable pour notre pays. Et qu’on intègre le fait que le cinéma est indispensable à toutes les nations modernes. Parce que le cinéma peut régler énormément de choses. Les Etats-Unis ont beaucoup utilisé le cinéma pour abolir une grande partie de l’esclavage.

Aujourd’hui, notre pays connait énormément de problèmes ethniques, de politiques, le cinéma peut l’aider à sortir de cette crise. Je me suis même débrouillé à trouver de l’argent pour tourner un film. Ce film a adouci beaucoup les gens à l’époque. Le film s’appelle « Plus jamais ça ». C’est sur les politiciens qui mettent leurs militants dans la rue.

Le fait que nous n’ayons pas de matériels, nous ne pouvons rien monter à la jeunesse. Et ça c’est triste. L’une des plus grandes erreurs que la Guinéens ont fait, c’est le fait de voir qu’il y ait un Chef de l’Etat qui a fait 24 ans et qui n’a pas de film. C’est Lansana conté. Dans 10 ans 20 ans, les jeunes qui viendront ne sauront pas ce qu’il a fait et ce qu’il n’a pas fait. Le Président Ahmed Sekou Touré avait compris le Cinéma, c’est pourquoi, il a mis le paquet. Après lui, on n’a détruit tout ce qu’il a fait.

Le chef de l’Etat de l’époque avait mis 1 800.000 francs suisses dans le laboratoire cinématographique de la Guinée. Il voulait que l’Afrique de l’ouest fasse sa post-production en Guinée. Dans ce bâtiment, on pouvait commencer un film jusqu’à copie zéro. Il a dit « nous voulons que le Fespaco soit a Ouagadougou, mais les films vont être réalisés en Guinée ». Il a construit. Voilà aujourd’hui ce qu’on a fait de cela. Ils ont tout détruit.

J’ai gagné 50 médailles d’or en faisant des films, mais je n’ai pas eu un franc en Guinée. Il y a aussi des guinéens qui sont à l’extérieur qui font des films et qui gagnent, et qui peuvent concurrencer d’autres nations.

Quelle est votre vision de l’avenir du cinéma guinéen ?

Il faut que l’Etat guinéen accepte une politique culturelle viable. Que l’Etat donne au cinéma les moyens financiers et matériels et que maintenant nous aussi nous fassions notre travail. C’est-à-dire, aider la jeunesse à se remettre sur les rails.