Le balafon et l’ordinateur

article mise à jour : 25 février 2013
Notre société est écartelée entre deux extrêmes de développement économique et technologique, matérialisés par le village, d’un côté et de l’autre l’université.

Le village, c’est la base, le substratum, l’incontournable et pesante matière, l’en-soi non encore historicisé. Lieu de la misère, de la famine, du retard. Ou alors paradis perdu de l’homme à l’état de nature, naturellement bon, et vivant en parfaite harmonie collective.

L’université, c’est le lieu du Savoir, l’Idée devenue pour soi l’esprit faisant l’Histoire. L’université, c’est le village, l’en-soi objectif, ayant pris conscience de soi, œuvrant à travailler pour soi. La conscience désaliénée, libérée de l’emprise aveugle de la nature du sous-développement ! La technologie maîtrisée, la société future construite, sinon dans les faits, du moins dans la théorie et les projets. Dans la langue technotronique d’aujourd’hui, l’université est le lieu de l’esprit fait Machine-ordinateur.

Malheureusement cette dialectique hégélienne, ici comme ailleurs, ne fonctionne pas. Le village ne prend pas conscience avec l’université, et l’université ne se saisit pas du monde objectif du village.

Cet écartèlement n’est pas indolore. Il est déchirure, et donc douleur et désordres. Le système, comme la nature, a horreur du vide. Il le comble avec le chômage des universitaires et l’exode des jeunes paysans. C’est-à-dire urbanisation non maîtrisée, insécurité, délinquance, mal développement et mal de vivre. Dialecte certes, mais non celle de la libération et du développement. Celle de l’aliénation et des illusions perdues. Que faire ?

L’université peut-elle être le levier d’un changement de nos sociétés ?
Ne l’oublions pas, ce levier, on l’a pris ailleurs. Il fut d’abord destiné à fabriquer des ‘’lettrés’’. Mais rarement les belles-lettres et le savoir-faire furent, à cette première période, associés. Plus tard, avec les révolutions industrielles l’universitaire se projette dans le modèle de l’ingénieur, du banquier et du manager. Là, l’histoire de l’université reflète bien celle de la société. Dialecte encore, mais encore matérialiste cette fois. Il fut légitime, à l’indépendance, que nos jeunes nations envisageassent de se doter de leurs universités. Mais il eût fallu repenser et reconstruire le levier.

Nos décolonisateurs, réformateurs ou révolutionnaires, construisirent une université pour former des cadres. En réalité des fonctionnaires. Le fonctionnaire n’est pas un villageois, et la transmutation de l’un en l’autre par la vertu de la révolution culturelle fut impossible.

Aujourd’hui, l’Amérique est le modèle. Nos réformateurs veulent se faire accoupler l’université et l’entreprise. Le mariage ne parvient pas à l’ultime consommation, le second partenaire s’avérant… impuissant !

Comme toujours, en Afrique, la solution se trouve dans le village. Oui, il est, paradoxalement, plus fécond de marier l’université et le village.
Commençons, pour illustrer, par la fête, la musique –le balafon et l’université.
Quelle folie ! dira-t-on que de construire l’université autour … d’un balafon !

Et pourtant, le balafon intéresse le physicien, pour l’acoustique, les botanistes et environnementalistes pour les essences utilisées dans sa fabrication, le chimiste pour sa conservation. La théorie de l’apprentissage traditionnel du balafon introduira naturellement la sociologie et l’anthropologie, tandis que la maîtrise des ‘’classiques’’ du patrimoine musical traditionnel –tels ‘’Boloba’’ ou ‘’l’épopée du mandingue’’ renvoie à l’histoire et aux sciences de la langue. Enfin la promotion, le marketing, l’importance et l’exportation par le show-business constituent un exercice d’économie et de droit commercial plus stimulant que l’étude du cours des actions à Wall Street !

Si l’on peut ainsi aborder, en termes de développement, l’université du village par le maillon le plus faible, un balafon –que ne peut-on pas concevoir et mettre en œuvre, si l’université se construisait autour des autres savoir-faire villageois -les métiers, outils et usagers servant à cultiver, à tisser, à nourrir, à construire, à creuser, à forger, à sécher, à marier, à invoquer les génies, à éduquer et à distraire –qui sont autant d’introduction aux pratiques économiques, sociales et culturelles ?

Et si le propos de l’université était à la fois de connaître ces pratiques et de les améliorer, par la vertu de la roue, du levier, de la poulie, du calcul infinitésimal et de l’algèbre de Boole alors, l’université reconstruite autour des pratiques villageoise, des 20 000 villages de Guinée, c’est de quoi faire pour plusieurs promotions inemployées d’historiens, d’agronomies, de linguistes, de mathématiciens, de chimistes , d’architectes, dont le profil aura d’abor été défini en fonction des besoins du développement du village –et non de l’économie en général, ou de l’entreprise en général.

L’ordinateur enfin se saisirait du village pour donner naissance à cet enfant toujours annoncé mais jamais né –le développement !
Avez-vous jamais rencontré un village ‘’développé’’ ? Seulement là il a été vraiment possible de marier un ordinateur et un balafon.

*Article paru dans ‘’L’Educateur’’ N°33 & 34