Le cinéma guinéen, une industrie en plein essor

article mise à jour : 3 décembre 2012
En Guinée, le cinéma connait un développement vertigineux. Une nouvelle génération de cinéastes tente tant bien que mal de redorer le blason de ce secteur qui jadis a hissé la Guinée parmi les grandes nations culturelles. Dans un entretien accordé à notre rédaction, le directeur de l’office national du cinéma guinéen (Onacig), Mohamed Camara fait un diagnostic en demi-teinte .Interview

Guinée Culture : Quel regard peut-on porter sur le cinéma guinéen d’aujourd’hui ?

M. Camara : Le cinéma guinéen a régressé. Mais il faut mettre cette régression entre guillemet dans la mesure où il y a énormément de jeunes qui travaillent dans la vidéo. C’est-à-dire que notre cinéma a immigré vers les vidéo-films. C’est une immigration du moins salutaire. Parmi ces jeunes certains n’ont pas été à l’école mais ils aiment le film et font de vidéos qui égaillent actuellement les populations guinéennes. Ça se passe très bien.

Mais sur le plan professionnel on note des manquements notoires ?

M. Camara : Le manque de professionnalisme est évident. Mais ce qui est surtout visible c’est le manque de moyens. On ne peut pas faire un film sans investir, ça demande beaucoup de moyens. Ces jeunes qui font des films, ils sont techniquement au point mais ils utilisent des moyens rudimentaires. Ajouter à cela, on n’a pas de bons techniciens : ingénieur de son, électro ou ingénieur caméraman de cinéma. Malgré tout, le niveau du cinéma guinéen est acceptable. Le problème de la nouvelle génération des cinéastes, c’est que leurs œuvres ne sont pas vendues. Or, cela devrait permettre à la Guinée d’être connue sur le plan culturel. Ce qui pourrait être bénéfique pour elle.

La piraterie est aujourd’hui le plus grand mal du cinéma guinéen. Reconnaissez-vous cette difficulté à laquelle sont confrontés les acteurs de ce secteur. Si oui qu’est ce que l’Onacig est entrain de faire pour lutter contre cela ?

M. Camara : absolument ! Nous sommes entrain de mener une lutte contre ce fléau. La tache est très compliquée parce que la Guinée est très vaste. Le piratage s’effectue dans tout le pays. Ça fait que le cinéaste guinéen n’arrive plus à vivre de son métier. Ça appauvrit la production, les cinéastes, les acteurs et même l’Etat. Tenez !récemment, nous sommes allés faire des fouilles dans quelques régions de la haute et de la moyenne guinée. Dans la préfecture de Siguiri seulement, nous avons pu mettre main sur trente huit milles œuvres piratées soit une valeur marchande de cent quatre vingt dix huit millions de francs guinéens. Imaginez ce qui pourrait advenir pour le reste du pays. Cette somme aurait pu permettre aux cinéastes de continuer leurs travaux et faire plein de choses qui puissent les aider à évoluer dans leurs métiers. Nous ne restons pas bras croisés devant ce fléau, notre équipe d’inspection continue à travailler sur le terrain. Notre enquête révèle que tous ceux qui vendent ces œuvres piratées se ravitaillent au marché Inipra à Conakry.


Après avoir découvert ce marché, envisagez-vous des mesures correctives ?

M. Camara : Dans un premier temps, nous sensibiliserons les travailleurs de ce marché sur les méfaits de leurs pratiques. S’ils nous défient sur ce plan, nous saisirons leurs matériels et tous les films piratés. Ce sont des gens qui en ont fait leurs activités principales où ils nourrissent leurs familles. Venir leur dire d’abandonner cette activité illégale, ce sera assez difficile pour eux. Nous leur expliquerons qu’ils sont entrain de sucer la sueur des cinéastes et qu’ils font un drame contre l’Etat. Ce sont des conséquences du fait que le secteur du cinéma est resté longtemps à l’abandon.

La piraterie a d’autres conséquences, si oui lesquelles ?

M. Camara : Les enfants accèdent librement aux films pornographiques, de formation de gang, de drogue etc. Et pire, à côté des écoles il y a des vidéoclubs qui projettent ces genres de films. Depuis quelques temps on constate la dépravation de nos mœurs : les jeunes filles s’habillent de façon extravagante, les garçons également. Ce sont les effets pervers de ce phénomène. La lutte contre la piraterie devient alors un défi national. Il s’agit de l’avenir de la jeunesse. Par ailleurs, nous déplorons la disparition des salles de cinéma. Auparavant, elles existaient dans tout le pays. A Conakry, on comptait plusieurs dans les différents quartiers. C’était un véritable lieu de rendez-vous. A l’époque, les films enseignaient les différentes civilisations du monde.

Y a t-il possibilité de restaurer ces salles de cinéma ?

M. Camara : C’est obligatoire ! C’est comme des maisons de jeunes. Ces fameuses salles de cinéma ont été bradées suite au libéralisme proclamé au lendemain de la prise de pouvoir par l’armée en 1984. Ça fait aujourd’hui que la jeunesse est pervertie. Elle n’a pas où se recréer. Tout ce qu’elle peut faire aujourd’hui c’est d’aller dans les maquis. On sait ce qui se trouve là-bas. Le cinéma, c’est le garant de l’histoire d’un pays. En tout cas si nous voulons éduquer et pour que les jeunes s’affirment, il faut que ses centres de loisirs y participent.

Vous êtes conscient du rôle du cinéma, est ce que vous avez les moyens de vos ambitions ?

M. Camara : Non je n’ai aucun moyen, même pas une bicyclette pour mon déplacement. La commission que nous avons mise sur pied pour lutter contre la piraterie à l’intérieur voyage dans les transports en commun. Notre champ d’action est considérablement limité. Quelques soit l’habileté d’un cultivateur il ne peut pas produire sans la daba. C’est très compliqué pour nous.

Alors quels sont vos projets et comment comptez vous les réaliser ?

M. Camara : C’est d’abord ce combat engagé contre la piraterie. Nous ambitionnons de faire la troisième édition de la semaine du cinéma guinéen pour découvrir d’autres jeunes talentueux. Et puis, je voudrais faire un concours de cinéma qui se fera avec une exposition de photos. Pour ce qui est de nos moyens, nous allons faire comme à l’accoutumée. C’est-à-dire en sollicitant le concours des partenaires comme le ministère de la culture et du patrimoine historique. Malheureusement que ce département soit toujours à l’abandon. Le Ministre Ahmed Tidiani Cissé fait de son mieux, il n’a presque pas de subvention.

Vous voulez dire que vous n’avez pas de budget de fonctionnement ?

M. Camara : On n’en a pas. Pour que nous ayons quelque chose, il faudrait que le ministère lui-même ait son budget de fonctionnement. Mais celui-ci n’a rien mais comment voulez vous… (Rires). C’est cela qui est ambigu dans cette histoire de culture qui se trouve être le socle sur lequel les nations se reposent.

Nous sommes arrivés au terme de cet entretien, à moins que vous vouliez ajouter un mot.

M. Camara : Je voudrais que l’Etat comprenne que sans la culture nous ne pouvons pas nous développer, même si on donnait un milliard à chaque personne. Avant de donner de l’argent à quelqu’un il faut l’apprendre à le gérer. C’est la culture qui donne cela. Et qu’il se tourne vers le cinéma qui est le garant de l’histoire d’une nation.