Le film ‘’Il va pleuvoir sur Conakry’’ vu par Meriam Azizi

article mise à jour : 9 mai 2013
Le film ‘’Il va pleuvoir sur Conakry’’ a été diffusé ce mercredi 8 mai dans la salle de spectacle du Centre culturel Franco Guinéen en présence de nombreux amoureux du 7ème art. C’était en prélude de la semaine de l’Europe, organisée traditionnellement autour du 9 mai de chaque année, un moment privilégié pour valoriser l’action en faveur de l’ouverture européenne. Guinee-culture vous propose une critique de ce film, faite par Meriam Azizi de la Fédération africaine de la critique cinématographique...

L’entrée du film est d’une esthétique originale qui fait tomber le carcan où le cinéma africain s’est en général encastré. C’est sur un plan général en plongée qui nous fait découvrir la capitale guinéenne Conakry que le générique défile sur fond d’un air de rap.

L’image qui laisse plutôt penser à un film documentaire s’accompagne (juste avant de disparaître) d’un son de soupirs qui anticipe sur le plan d’un couple en pleine jouissance sexuelle : Bibi, journaliste et caricaturiste et Kesso, une jeune et belle informaticienne tous les deux travaillent à Horizon, un quotidien tenu par le père de la fille. Situer l’histoire à vue d’avion et basculer d’un plan large aux références spatiales bien vérifiables à un plan serré d’un couple sur le lit d’une chambre peu éclairée, est une technique scénaristique au service de la vraisemblance. Le spectateur est ainsi invité à immerger dans une fiction qui possède toutes les potentialités d’être bien réelle.

Le film est construit sur une problématique puisée dans l’actualité africaine si ce n’est mondiale : le conflit idéologique inter-générationnel dont Bibi et son père, imam entouré de fidèles incarnent les deux pôles. Autre renouveau cinématographique : le rejet d’une approche manichéenne au profit d’une illustration sans tabou, cependant complexe, de l’attitude des personnages. Bibi, convoqué par son père pour assumer la responsabilité de sa succession ne peut lui refuser un souhait transmis par dieu. Le caricaturiste aux principes laïques et modernes est tiraillé entre l’image d’un père intouchable et une vie de couple à l’européenne. À l’opposé de l’imam, on retrouve le père de Kesso, le père dont probablement Bibi aurait rêvé avoir. Le directeur du journal et son petit géni, nourrissent par leurs comportements face à l’obscurantisme religieux, le fond de la morale de l’histoire : être moderne ne signifie aucunement nier ses origines et les traditions de sa culture qui fondent son identité mais avoir l’esprit critique tout en tolérant leur existence. A l’évidence, Bibi le plus jeune, se montre par des moments rebelle mais il n’est pas exempt de faiblesse en présence de son père et de tous les membres de sa famille quand la décision d’emmener Kesso accoucher au village du bébé illégal, se prend. L’élimination de l’enfant, organisé par le cercle des esprits en complicité avec l’imam pour éviter à la lignée l’affront d’une souillure irréparable, amène Bibi à exacerber son indignation à l’égard de son père. La scène du climax est l’image du fils menaçant son géniteur d’un couteau tranchant. L’insurrection se prononce finalement en un geste symbolique. C’est ici que réside toute la différence entre lui et son chef qui s’est opposé, par respect aux notables de la ville, à la publication du dessin où le brillant caricaturiste dénonce le ridicule des superstitions qui font croire au miracle de faire tomber la pluie par la prière.

Aussi, les personnages semblent fonctionner sur un ordre binaire que cela soit en convergeant ou en divergeant ou en empruntant les deux sens à la fois. La sœur de Bibi opte pour le respect de la tradition, quitte à vivre une double vie. Elle cache, sous un foulard qu’elle met en rentrant le soir, ses sorties en boîte ainsi que ses aventureuses amoureuses que n’importe quelle fille de son âge a le droit de découvrir. En cela, elle représente le double de son frère. Sur une échelle plus large, le cercle de la famille de Bibi est complètement à l’antipode du cocon de celle, qualifiée par "fille à papa" et dont la mère dirige une agence de voyage. Kesso, contrairement à Bibi, n’a d’inquiétude que par rapport à l’enfant qu’elle porte. Autrement, elle baigne dans une famille épanouie et à l’esprit ouvert et cultivé. Son seul souci avant de se savoir enceinte se résume au concours de Miss guinée qui l’a mise face à une adversaire de taille, l’ex-copine de Bibi.

La position de Camara est visiblement optimiste. Loin de finir le film sur le drame de la mort du bébé, il laisse deux ans s’écouler, ce que nous apprend la vignette "deux ans plus tard"-un procédé narratif d’ellipse-. Le film reprend sur l’image du couple, le sourire accroché aux lèvres. Bibi s’est consolé avec la tradition dont seuls les manipulateurs sont fautifs. La caméra passe ensuite, sur le ventre de Kesso, enceinte. L’image est métaphorique d’une Conakry toujours fertile et fécondable. Le combat de Bibi est celui d’un homme libre aux racines bien ancrées dans le sol de sa ville.