Le ministre de la culture rend hommage à Aboubacar Demba Camara

article mise à jour : 1er novembre 2013
40 ans après la mort tragique du dragon de la chanson africaine, le ministre de la culture, des arts et du patrimoine historique a, au micro de Jean Baptiste Williams, rendu homme à Aboubacar Demba Camara. En droite ligne de la 12e édition du Djembé d’Or Ahmed Tidjani Cissé qui d’ailleurs affirme n’avoir jamais vu physiquement cet artiste du Bembeya Jazz salue l’hommage qui sera rendu à Demba. Nous vous livrons l’intégralité de cet entretien. Lisez !

M. le ministre qui est Aboubacar Demba Camara ?

Aboubacar Demba Camara est un artiste qui demeura une icône et une énigme. Une icône de la chanson africaine comme Boubacar Kanté l’appelait le dragon de la chanson africaine. Demba demeurera en même temps une énigme, un artiste à la voix exceptionnelle. Il n’est pas griot de naissance, mais il a su développer une sonorité dont lui seul a eu. Demba est une célébrité qui n’a pas duré. Il marquera quand même la musique africaine et celle Guinéenne. Il est et restera une fierté pour la Guinée.

Je pense que Demba a plus d’adeptes en dehors de la Guinée qu’en Guinée. Il trouve même des fans parmi les chefs d’Etats africains dont Amadou Toumani Touré du Mali, Macky Sall du Sénégal qui lors de sa dernière visite en Guinée, a demandé au président Alpha Condé le Bembeya Jazz, les ballets africains, et autres.

La 12e Edition du Djembé d’Or, l’évènement qui récompense annuellement les meilleurs artistes Guinéens, rend homme cette année à Demba Camara. Que représente cet hommage pour vous ?

Nous avons eu la chance d’avoir des célébrités. Il est bon que le Djembé d’Or 2013 soit consacré à Maitre Demba dans la mémoire immortelle des Guinéens. Parce que ç’eut été un crime pour les artistes, les écrivains, pour les hommes de culture de ne pas rendre un hommage mérité à cet homme. J’étais à Nyagassola il y a quelques jours, je suis passé par le village de Saraya situé entre Kouroussa et Dabola, il y a une photo de Demba là-bas, j’ai frémis. Je n’ai jamais connu Demba hein. C’est un regret d’ailleurs. Je regrette aussi qu’il n’y est pas un film qui est pu fixer les images de Demba sur scène. Nous, on était en France, mais on pensait que dans certaines chansons qu’ils étaient alors que Demba était tout seul avec sa voix dont lui seul avait le secret.

Cet hommage est bien mérité et j’espère les jeunes apprendront que ce pays a été et est encore un pays de référence, un pays d’inspiration pour les artistes, les hommes de culture. Vous savez qu’à l’époque coloniale la Guinée et le Benin étaient considérés comme quartiers latins de l’Afrique. Nous avons malheureusement perdu ce titre pendant le régime du Comité Militaire de Redressement National. De nos jours, Nous sommes en train de remonter cette pente et afin de reprendre la place de la Guinée au zénith des célébrités musicales, artistiques, culturelles, africaines.

M. le ministre, vous qui aviez passé une bonne partie de votre vie en France, quel regard aviez-vous de Demba en tant qu’artiste, poète et dramaturge ?

Lorsque j’écris mes poèmes souvent à partir de minuit, je mets toujours un fond sonore. J’écoute Mozart et Demba Camara. Je ne parle pas malinké, mais en écoutant Demba, j’ai l’impression qu’on dialogue. Certaines de ses chansons comme Sérèrô m’ont beaucoup inspiré. J’arrive à plonger dans un monde imaginaire à partir de ses chansons-là. Naturellement, d’autres chansons comme Mamy wata, Il n’est jamais trop tard, Tintinba, etc… m’inspirent beaucoup. Je disais tantôt que Demba était une énigme, un mystère. Comment Demba qui n’est pas né artiste, chanteur et qui de surcroit bégayait a pu arriver à ce stade de célébrité ? Je réponds tout simplement que Demba avait un don qu’il a su maitriser en tant que créateur spontané comme d’ailleurs beaucoup de chanteurs Guinéens.

Pour revenir à votre question, l’artiste Demba m’a beaucoup inspiré dans mes créations. J’ai même mis en chorégraphie le morceau ‘’Wara’’ de Demba. Et à l’époque, vous voyez les élèves des écoles de Paris danser ce morceau très heureux. On imitait le lion dans nos chorégraphies grâce à la chanson de Demba. Cet artiste, je le répète m’a aidé dans mes cours de danse africaine en France. J’étais l’un des rares ou même le seul à chanter et accompagner les pas de danse avec le tamtam, la Kora, le balafon, la flute. Tout ça c’est pour dire que les chansons de Demba m’ont beaucoup aidé dans mes créations artistiques.

Tous ces maux pour notre regretté Demba Camara. M. le ministre malgré que les chansons de Demba vous inspirent, vous ne l’avez jamais vu physiquement. Est-ce un regret pour vous ?

Oh le seul regret que j’ai eu ce n’est pas avoir vu Demba. Je suis venu au théâtre en voyant Keita Fodeba sur scène quand j’étais en 5e. Si seulement j’avais vu Demba, ça m’aurait permis peut-être de créer d’autres chorégraphies, d’autres formes d’écritures. La chorégraphie, dit-on, est une écriture dans l’espace. Et l’inspiration vient de quelque chose si simple. Pour le créateur, un petit geste, une atmosphère, un bruit, peuvent constituer des sources d’inspiration formidables. Donc Demba était un spectacle pour le public, une source d’inspiration pour les artistes et les écrivains. Ses chansons m’ont beaucoup inspiré dans l’écriture de mes poèmes. Quand vous lisez le poème, vous ne pouvez pas voir le lien entre la chanson et la poésie. Mais moi qui ai écrit ce poème je sais que c’est grâce à cette chanson que les mots me sont venus.

Un grand geste politique a été accompli sous votre magistère. Le professeur président de la république a eu à décerner près de 140 décorations aux artistes des Balles africains, de l’ensemble instrumental et choral, et du Bembeya Jazz national. Demba quant à lui a été décoré Chevalier de l’ordre national de mérite. Avec le buste sculpté que la mission coréenne a réalisé, que nous allons placer au musée national à l’ouverture de Djembé d’Or en présence du gouvernement le 6 novembre prochain à 10 heures. M. le ministre quel lien faites-vous entre ce geste politique et l’hommage à Demba ?

En décembre 2010, le président de la république a déclaré que la Guinée est de retour. Et quand on dit la Guinée, on pense à la culture. Il faut comprendre dans ce vocable que la culture était aussi de retour. Quand le président Alpha Condé m’a confié ce ministère, je lui ai demandé d’ajouter patrimoine historique parce que la culture s’étend sur tout cet ensemble.

Je suis un homme complet parce que les gens imaginent la culture comme la culture du riz et autres. Quand vous cultivez, vous récoltez beaucoup d’argent. Ce n’est pas cela la culture. La culture n’est pas palpable mais ça laisse des traces positives. Je suis un homme comblé car la décoration de ces artistes s’est faite sous mon magistère. Il y en a qui m’ont dit qu’ils pensaient que la culture c’était juste le tamtam. Je réponds le tamtam est une partie de la culture, mais ce n’est pas que la culture. J’ai toujours dit qu’il ne faut pas être oublieux au point d’agir comme si ce pays n’avait pas existé. Si nous sommes là aujourd’hui, c’est parce que certains ont créé, et d’autres ont posé des actes qui ont pérennisé ce pays. C’est ce legs que nous avons obligation d’enrichir et le laisser à nos enfants.

Ce geste que le président a accompli en donnant près de 140 médailles à nos artistes, cela est plus que tous les discours qu’on peut faire pour valoriser la culture.

J’ai signé une proposition adressée au président de la république pour qu’il assiste à cette cérémonie du 6 novembre, il a donné son accord. La Guinée est finalement de retour sur le plan international, la Guinée est de retour aussi parce que la création artistique et musicale est de retour. Un pays c’est d’abord son identité culturelle. Platon le disait, pour conquérir un peuple, il suffit de conquérir sa musique. Qui comprend que la musique est fondamentale dans l’action d’un peuple dans la construction d’une nation peut aider cette nation à se construire.

La décoration de ces artistes et le buste qui va immortaliser non pas la personne de Demba seulement, mais la création culturelle et musicale guinéenne toute entière sont salutaires. La voix de Demba a été entendue à travers l’Afrique et le monde. Quand ceux qui l’ont écouté viendront en Guinée et visiter le musée national voir ce buste de Demba, ils verront l’homme dont ils entendaient la voix. Ce buste serait un plus pour la connaissance de la Guinée. Quand on dira le nom de la Guinée, les gens ne se demanderont plus de quelle Guinée il s’agit. Il n’y aura plus de confusion à faire avec les autres Guinée. C’est mon sentiment. Nous devons continuer à rendre hommage aux autres créateurs.

La Guinée a une chance extraordinaire. Le Bembeya Jazz et d’autres légendes qui vivent encore. Balla et ses baladins, Kélètigui et ses tambourinis, Kandia etc… Toutes ces créations ont été à la source pour les artistes d’aujourd’hui.

Le dernier mot de cet entretien vous revient…

Les créations artistiques ont pérennisé la Guinée dans la rencontre des cultures. Quand les gens viennent au ministère de la culture, malgré la modicité de notre local, ce qui est constant c’est la grandeur musicale et artistique de la Guinée. C’est ce qui fait que je suis un homme comblé en dehors du fait que je suis un admirateur farouche effréné de Demba. Que sa décoration se passe sous mon magistère, je rends grâce à Dieu.

A partir du 6 novembre prochain j’insiste, tous ceux qui viendront en Guinée, faites-un tour au musée national jetez un regard sur le buste de Demba, vous entendrez les chansons de Demba. Vous verrez l’homme qui a été le lien entre les animaux et les hommes que nous sommes. Vous verrez Demba, ce créateur que Dieu nous a donné. Il ne faut pas être ingrat. Nous avons espoir que d’autres Demba naitront dans les prochains mois ou prochaines années. En attendant, Aboubacar Demba Camara servira de muse pour nous les écrivains. Il va servir d’exemple pour tous ceux qui veulent être créateurs artistiques et culturels.

Propos recueillis par Jean Baptiste Williams

Décryptage : Ciré BALDE