Le nouvel album de Rokia Traoré, chanteuse et guerrière tranquille

article mise à jour : 5 avril 2013
Rokia Traoré sort son cinquième album studio Beautiful Africa, élaboré dans le contexte brûlant de la crise malienne. Chaque disque qu’elle fait révèle une nouvelle facette de sa personnalité artistique inclassable. Cette fois, Rokia Traoré épice sa « world » d’un peu de rock. Elle se confie à Metro pour l’occasion.

Un calme olympien. C’est le premier mot qui vient à l’esprit quand on rencontre Rokia Traoré. Filiforme, visage long aux traits fins, l’artiste nous a donné rendez-vous au bar d’un hôtel parisien. Rencontrer une artiste de sa stature c’est se souvenir de ses quinze ans de carrière, débutée avec l’excellent Mouneïssa, en 1998. C’est réentendre Bowmboï l’album qui lui a valu un disque d’or en 2003. C’est ne pas oublier la consécration en France avec cette Victoire de la musique en 2009 pour Tchamantché.

Pour son cinquième album, Beautiful Africa, qui sort le 1er avril sur le même label que Devendra Banhart et The Black Keys, la belle Malienne prend un virage rock, voire politique. Le titre éponyme a été écrit dans la tourmente de la crise malienne. "Jamais je n’aurais cru faire un disque un jour qui exalte le continent où je vis. J’ai écrit cette chanson en studio alors que tout était déjà enregistré et arrangé. Le coup d’état au Mali (Rokia Traoré réside à Bamako, ndlr) m’a fortement secoué."

Sensible et engagée

Dans l’album Beautiful Africa, celle qui s’autoproclame "afro-progressiste", voit une urgence : chanter une autre Afrique. Que ce soit en français, en anglais ou en bambara*, Rokia occupe le terrain politique. "Humain, rectifie-t-elle, une tasse de thé à la main. J’évite d’écrire des textes sur le mode "Afrique victime / Europe bourreau". La réalité est bien plus complexe. La colonisation a été une mauvaise chose. Ce n’est pas en un siècle que des pays s’en relèvent." Si elle fustige les experts en carton et les commentaires parfois légers sur un conflit qui pèse au quotidien, elle salue néanmoins l’intervention française.

Toujours entre deux avions depuis l’enfance, cette fille de diplomate a fait du monde entier sa scène. Damon Albarn, ex-leader de Blur et instigateur du projet Africa Express, l’a invitée en 2012 à bord de son train où des artistes venus de tous horizons ont joué ensemble. Elle a aussi participé à la création du spectacle Desdemona avec l’écrivain Toni Morrisson, prix Nobel de littérature et Peter Sellars, grand metteur en scène anglais. "Mon moteur, c’est la curiosité. Au Mali, on peut embrasser une carrière d’artiste si on est issu d’une famille de griots (des conteurs professionnels, ndlr) ou si on a débuté dans les orchestres nationaux, comme on passe dans les conservatoires en France. N’ayant aucune formation de musicienne classique, j’apprends. Toutes ces expériences m’enrichissent."

Textes extravertis pour artiste introvertie

La chanson Sikey rappelle ses audaces de pionnière, quand elle débutait à la télévision malienne, guitare à la main, à ses prises de liberté avec la tradition. Des interventions de la diva au crâne nu, qui n’ont pas toujours été bien vues. "Je n’ai jamais été perméable aux critiques mais je voulais chanter ma joie d’être toujours là, d’avoir la chance de tracer mon sillon." Un exercice auquel elle se livre avec bonheur, même si elle confie, timide, n’être impudique que dans ses chansons.

Mue par "la curiosité de ceux qui ne maîtrisent pas les choses", Rokia a fait de ses lacunes une force. Et crée une musique profondément métisse, à l’image de sa région natale, le Béloudougou, "carrefour d’influences et de peuples" selon ses propres mots. Dans "Mélancolie", single efficace qui ne tardera pas à squatter les ondes, elle se dévoile, comme dans "Tuituit" : aux prises avec ses angoisses, mais en solide capitaine sur le pont de son bateau "rock and world". Plus que le miroir d’un pays en crise profonde, Beautiful Africa offre le portrait en creux d’une femme libre, forte sous son apparente fragilité : celui de la beautiful Rokia.

*une langue nationale de Mali

En tournée dès le 10 avril.