"Les Anglo-Saxons ont bien compris que la musique n’a pas de couleur"

article mise à jour : 11 décembre 2012
Après quatre années d’absence, Disiz revient avec un nouvel opus. Extra-Lucide précède Lucide l’EP sorti en février dernier et nous offre une tout autre image du rappeur. Oubliez le second degré, les personnages de fiction et l’humour, Disiz revient, grandi, avec un album mosaïque dans lequel se mélangent différents temps, différents styles et différentes humeurs. Rencontre avec le nouveau Disiz.


Disiz la Peste, Disiz Peter Punk, ou tout simplement Disiz, qui es-tu finalement ?

Artistiquement je suis Disiz et en dehors je suis Sérigne, qui est mon vrai prénom. Je me suis longtemps cherché au niveau de la forme, je pense que j’ai réussi, à travers ce disque-là, à trouver un style qui me correspond. Extra-Lucide a une base rap mais n’hésite pas à emprunter des choses aux autres style musicaux que ce soit le rock, l’éléctro ou à la musique africaine. Je suis dans une quête artistique perpétuelle et cela explique aussi la raison pour laquelle je n’arrive pas à me limiter à un seul style.

Garcia Marquez a dit que "Seule la poésie est extralucide". Dans ton titre Everything, tu dis que tu ne fais pas de rap, te considérais-tu plus comme un poète ?

Non, les dénominations ne sont pas très importantes pour moi… "Poète", "rappeur, ça n’a pas un grand intérêt au final, ce qui compte c’est le message. Quand je dis "Je ne fais pas du rap, je fais du Disiz" c’est justement pour qu’il n’y ait pas ce genre de classifications.


C’est tout de même risqué de ne vouloir appartenir à aucun style particulier, surtout pour un rappeur.

Il existe une espèce de prise en otage de certains courants musicaux. C’est une manière très franco-française de percevoir la musique. En Angleterre ou aux États-Unis, pas besoin d’être Noirs ou Blancs pour faire certains styles de musique, les Anglo-Saxons ont bien compris que la musique n’a pas de couleur. En France, un pays qui ne se veut pourtant pas communautaire, on trouve des confréries artistiques qui forgent quelque peu la conscience collective : le rock pour les Blancs et le rap pour les Noirs et les Arabes par exemple.

Et tu voudrais changer les choses, révolutionner le rap français ?

Le fait de mélanger plusieurs types de musiques, de mettre un cœur sur ma pochette, de montrer les miens et d’avoir un discours politique me fait dire que d’une certaine manière, j’apporte ma pierre à l’édifice mais je ne compte pas révolutionner quoi que ce soit, ce serait une responsabilité bien trop grande.

Dans Porté disparu ou encore Fête foraine, tu parles de l’amour comme s’il n’en restait rien aujourd’hui, que tout était devenu virtuel. Voilà une vision bien pessimiste.

Malheureusement je constate que l’on a adopté des nouveaux codes relationnels qui sont artificiels. Je ne suis pas le premier à le dire, il n’y a qu’à observer la notion d’amitié sur les réseaux sociaux tels que Facebook qui n’est pour moi que de l’exposition vaniteuse. En ce qui concerne les rapports sentimentaux et amoureux, tous les sites comme Meetic ou adopte un mec.com donne l’impression que passer à l’acte peut se faire en un clic. Pour moi, c’est une sorte de chaos, car à mon époque, tu devais assumer ce que tu faisais, de prendre des risques. Cette consommation excessive du corps désenchante quelque peu l’amour et au final, on n’y croit plus vraiment. J’essaie de valoriser un autre aspect de ce genre de relation mais pour cela je me bats contre un cynisme ambiant nourri par des idées reçues telles que les grosses voitures, l’image de la femme dans les clips etc. Voilà pourquoi j’ose mettre un cœur sur ma pochette d’album, et parler d’amour.

On perçoit tout de même le chemin parcouru entre Disiz the end et Extra-Lucide. On te sent grandi, en paix avec toi-même, non seulement au niveau des textes mais aussi de tes choix musicaux.

Oui, il est vrai que c’est toute cette amertume, ces regrets, ces batailles et ce travail d’introspection que j’ai fait sur moi-même font que je suis arrivé à ce résultat. Je voulais jalonner mon parcours pour bien préparer l’arrivée de cet album. C’est quelque chose qui s’est fait sur deux, trois ans, car j’avais des histoires à régler avant de me lancer. J’ai dit que j’allais arrêter le rap, je reviens aujourd’hui et il me fallait expliquer ce retour, ce que j’ai d’ailleurs fait dans Un frigo, un cœur et des couilles.

Justement, pourquoi étais-tu parti ?

En 2008-2009, il y avait un climat très délétère dans le milieu rap. J’avais perdu pied et je ne savais pas quelle vision on avait de moi en tant qu’artiste. Est-ce que j’étais le rappeur de J’pète les plombs ou le mec qui avait fait un morceau avec Yannick Noah… J’avais l’impression que ma carrière rap était sur le déclin mais en même tant je ressentais l’envie de teinter ma musique d’autres styles tels que le rock, le funk ou encore l’électro. Le problème c’est que l’image que je reflétais était déjà floue à cette époque, je ne pouvais donc pas sortir Peter Punk en étant Disiz le rappeur.

Contrairement à tes albums précédant, tu insistes beaucoup sur le thème de la spiritualité dans Extra-Lucide. Tu vas même jusqu’à dire que l’occident est désorienté, que voulais-tu dire exactement ?

Ce qui m’a aidé à m’en sortir dans la vie c’est un peu cette spiritualité, elle m’a tiré vers le haut et elle m’a éloigné des contingences humaines. La spiritualité, c’est l’amour : s’aimer soi, aimer son prochain, c’est tout ce qui est commun à toutes les religions. Pour ce qui est de cette petite phrase, je m’intéresse beaucoup à l’origine des mots, c’est très important et nous avons la chance d’avoir une très belle langue. Il se trouve qu’il y a plusieurs siècles, c’était l’Orient qui donnait le la au monde, d’où l’origine du mot "désorienté". Aujourd’hui, avec la folie de l’Occident, son rapport avec l’argent et son consumérisme effréné, je me dis qu’il faudrait peut-être se rapprocher d’une vision plus ancestrale, plus orientale. Lorsque je parle d’Orient, je parle aussi de l’Asie, de ce qui fut autrefois la Perse etc. Voilà pourquoi je suis en samouraï dans Extra-lucide.

Peut-on donc dire qu’il s’agit de l’album de la maturité ?

Je ne pense pas réellement que ce soit l’album de la maturité puisque j’ai toujours fonctionné de cette manière. J’ai toujours été décalé comparé aux autres. Par contre, il est clair qu’aujourd’hui je me sens capable d’assumer ce que je suis. Je ne vois plus ma sensibilité comme une faiblesse mais comme une force. Avant, j’étais dans une sorte de gouffre mais j’ai réussi à rebondir en récupérant ma foi et en reprenant mes études. Je me suis préparé et j’ai gagné mon premier combat avec Lucide. Maintenant j’espère en gagner un autre avec Extra-Lucide. Le simple fait que l’on comprenne mon disque sera déjà une victoire.

Guinée Culture Avec Africultures.com