Les complaintes mandingues de Banlieuz’art

article mise à jour : 27 février 2014
Dix ans déjà que Banlieuz’art, le duo phare de la scène urbaine guinéenne, tourne à Conakry... et à l’étranger. Sans jamais avoir été tenté par l’exil.

À Conakry, ils réussissent l’exploit d’être cités à la fois par les politiques et par les gamins des rues. Pour les premiers, ils sont "indéniablement à la mode", quand les seconds en parlent comme du "groupe le plus kiffé" du moment. Même si, à 29 ans, Konko Malela et King Salomon, les deux membres de Banlieuz’art, ne sont plus vraiment des minots, ils se considèrent néanmoins comme des porte-voix de la jeunesse guinéenne, notamment celle des quartiers populaires, et se veulent apolitiques. Mêlant reggae, ragga, rap, soul et influences mandingues, leur musique est à leur image : décomplexée et mariant les contraires.

"Ne serait-ce que physiquement, nous sommes très différents, plaisante King Salomon. J’ai des dreadlocks, Konko a une crête et des tatouages. Pourtant nous créons ensemble. La musique, c’est gérer les différences, c’est s’entendre." Ils ne sont pas non plus issus du même milieu, et si King Salomon, "le fils de cultivateur", n’a eu aucune difficulté à imposer sa carrière de musicien à ses proches, Konko Malela, "le fils d’ambassadeur", a dû compter sur le temps pour vaincre les réticences des siens.

Lorsque l’aventure du groupe a débuté, en 2004, ils étaient cinq, mais, peu à peu, "les autres sont partis, ils ont préféré poursuivre leurs études ou se sont découragés". En 2007, Banlieuz’art apparaît sur une compilation du label de musiques urbaines Meurs Libre Productions, que le duo n’a plus quitté depuis. Les projets s’enchaînent et, en 2010, sort un premier album, Koun Faya Koun - une phrase du Coran qui résume la création de l’univers par Allah ("Qu’il soit, et il fut"). "Ce titre montre notre attachement à l’islam et notre respect de toutes les autres religions, qui peuvent aussi se retrouver dans ce message, explique King Salomon. C’est aussi une manière de dire que si nous sommes artistes, c’est qu’il en a été décidé ainsi."

L’album se fait rapidement remarquer, notamment avec le titre "Ko Ma Bourama" ("Il n’y a pas mieux que chez soi"), dont le texte exhorte les jeunes à ne pas emprunter la route de l’exil et ses embarcations de fortune. "Lors de notre première séance de dédicaces, près de 20 000 personnes se sont déplacées, se souvient Konko Malela. C’est là qu’on s’est dit que ça devenait sérieux !" Combien ont-ils vendu de disques ? Ils ne s’en soucient pas. "Si nous comptions sur les ventes, nous ne ferions plus de musique, explique Abdou Mbaye, leur manageur. Aujourd’hui, en Guinée, ce sont les spectacles qui font vivre les artistes." Dans un pays où le secteur de la culture est sinistré et où le système de droits d’auteur est plus que déficient, Banlieuz’art ne s’attend d’ailleurs à aucune aide publique.

Galères

"Pour le moment, mash’Allah ["grâce à Dieu"], tout va pour le mieux et il y a toujours autant de monde lors de nos concerts", se réjouit le duo, qui se produit dans nombre de pays du continent (Burkina Faso, Ghana, Mali...) ainsi qu’en Europe (France, Belgique, Allemagne, Suisse, Pays-Bas...) et au Canada, dans le cadre du Guinée Urban Tour, organisé chaque année par son label depuis 2011. Sans jamais avoir eu l’envie de s’y installer, disent-ils, "contrairement aux nombreux artistes guinéens qui sont partis à l’étranger et y sont restés... Comme s’ils s’étaient servis de la musique pour quitter le bled et ses galères !"

De ces tournées, les Guinéens ont tiré un second album, "Koun Faya Koun". "Le Voyage", sorti fin 2012. Ils continuent d’y relayer les problèmes de la jeunesse sur des rythmes dansants, car "il faut tout de même s’amuser et décompresser". Et ça marche. Le groupe a remporté de multiples récompenses en Guinée, dont le Djembé d’or du meilleur album de musique urbaine, en novembre 2013. Pour fêter son dixième anniversaire, Banlieuz’art prépare un grand concert, qui devrait se tenir à Conakry en avril. Inch’Allah...

Jeune Afrique