M. Lamine Camara, auteur du livre ‘’Safrin ou le Duel au fouet’’ « Camara Laye était un pionnier. Mais, son succès n’est pas tellement son livre en soi »

article mise à jour : 31 août 2011
A estimé l’ancien ministre et écrivain guinéen M. Lamine Camara dans cette interview réalisé le jeudi 25 août dernier. Lisez plutôt !

Monsieur Camara, veillez vous présenter à nos lecteurs.

Je suis Lamine Camara, professeur de Lettres modernes, écrivain. J’ai occupé différentes fonctions en Guinée. D’abord, j’ai été professeur à l’Institut polytechnique ‘’Gamal Abdel Nasser ‘’ de Conakry et Julius Nyéréré de Kankan. Avant de devenir par la suite membre du Conseil de redressement national ‘’CTRN’’. A ce titre, c’est nous qui avons écrit les lois organiques qui étaient contenues dans la loi fondamentale. Après avoir accompli ce travail en équipe, on était au nombre de trente six, j’ai été affecté à Paris en qualité ambassadeur plénipotentiaire couvrant à la fois la France, l’Angleterre, le Portugal, l’Espagne la Suisse, l’Unesco et l’agence de coopération culturelle et technique française. Après quatre ans d’exercice à l’ambassade de Guinée en France et dans ces pays, j’ai été promu ministre des Affaires étrangères et suis rentré au pays où je suis resté trois ans. Après j’ai été promu ministre de l’Emploi et de la Fonction publique où je suis resté cinq ans qui ont abouti à ma retraite. C’est ainsi que j’ai continué à écrire, certainement avec plus de temps qu’auparavant.

Monsieur Camara, vous êtes auteur d’un roman intitulé ‘’Safrin ou le duel au fouet’. Brièvement, de quoi s’agit-il exactement dans cette œuvre ?

En substance, il s’agit de Safrin , le plus beau garçon de Jonmma Banna, un village mandingue situé dans la région administrative de Siguiri en haute guinée. Qui avait la bizarre idée de décider unilatéralement de ne célébrer son mariage avec Nialé, la plus belle fille de toute la contrée que quand il aura affronté et vaincu sept anciens ou nouveaux prétendants de la main de sa fiancée durant sept combat singuliers sur la place publique au Ouroukoutou. Le Ouroukoutou, un combat traditionnel en cravache, très populaire dans la savane mandingue mais excessivement violent. Violent a tel point qu’il s’achève souvent par la mort d’un des deux combattants dans l’arène. Pour Safrin, ce ne sera qu’une formalité. Une simple formalité à remplir puisqu’il se sait invincible. Mais, ces anciens rivaux éconduits et de nombreux autres jeunes de Jomma banna et de tout l’ancien empire du mandingue, futur combattant pour l’honneur ou candidat au suicide, qui ne l’entendait pas de cette oreille, voyaient en ce cahier insensé un défi lancé à leur âge par un de leurs camarades. Défi que chacun d’eux tenait à relever, quitte à y laisser sa vie. Ils y voyaient surtout une nouvelle chance , celle de conquérir la belle Nialé, enjeux des combats pour cette femme, par la force du poignet , au prix du sang. Puisqu’il avait été convenu que le vainqueur aura l’immense bonheur de l’épouser. Ainsi résumé, toute l’histoire tenait, je m’en souviens, sur un petit paquet en feuillet de cigarette.

Qu’est-ce qui a motivé le choix de Safrin comme thème littéraire parmi tant d’autres ?

Disons que ce n’est pas le choix d’un thème. Safrin est une histoire vécue dans le mandingue. Et, cette histoire ; il est vrai qu’il avait qu’un seul et unique combat à organiser. Tout ce qui a été fait autour, c’est l’invention, la créativité du romancier. Donc, l’histoire m’a subjugué, j’ai bien aimé que le défi soit lancé et qu’il soit relevé. C’est la motivation essentielle qui m’a poussé à cela.

Vous avez une carrière administrative très riche, aujourd’hui vous vous êtes lancé dans la littérature. Quelle votre conception de l’engagement littéraire ?

Il n’y a pas nécessairement d’engagement littéraire, on peut d’abord écrire pour le plaisir. On peut écrire pour traduire ce qu’on sait de la tradition, des traditions qui vont disparaitre au fil du temps si elles ne sont pas transmises aux générations futures à travers les écrits. Cela vaut déjà un engagement. Mais, on peut écrire aussi pour la beauté de l’écriture. On peut avoir aussi des engagements à titre politique pour écrire des livres qui défendent une cause. Des causes justes. Pour ce qui me concerne, Safrin est roman fondé surtout sur la tradition en pays mandingue et la sagesse de cette contrée. Et aussi, même les proverbes qui ont été cités dans le livre sont autant de source d’inspiration pour la jeunesse d’aujourd’hui. L’aspect défi et échec offre un modèle à la jeune génération.

Justement par rapport à l’engagement politique, la presque totalité des anciens ministres qui ont vécu les sévisses du Camp Boiro , ont écrit des œuvres y affairant. Pourquoi pas vous ?

Je n’ai pas fini d’écrire encore…
En tout cas, pour l’instant.
Je l’ai déjà fait, peut-être que ce n’est pas publié encore. Mais, vous ne pouvez pas dire que je n’ai pas écrit sur le Camp Boiro. Attendez à ce que mes autres publications sortent pour s’en faire réellement une idée. Ce que vous avez dit n’est entièrement pas exact. Ce n’est pas tous les anciens ministres qui écrivent, qui écrit sur cela. Je vais vous en donner deux exemples : l’ancien premier ministre Ahmed Tidiane Souaré a écrit ‘’ A mon tour de parler’’. Il n’a pas parlé du Camp Boiro, il a parlé de lui-même de son expérience. C’est une œuvre autobiographique. L’ancien ministre des Mines Ibrahima Soumah a écrit également sur son expérience dans le domaine des mines. L’ancien ministre Jutsin Morel, a également écrit un livre, mais il n’a pas parlé du Camp Boiro. N’ont écrit sur le Camp Boiro que ceux qui ont vécu cette expérience. Et, ils ne sont pas très nombreux, en ma connaissance, il y a Alsény Réné Gomez, Alpha Abdoulaye ‘’Portos’’.

Nous aurions appris que vous avez un projet de livre sur la ville de Kankan.
Parlez-nous-en ?

Nous avons envisagé, moi Lamine Camara, littéraire, le professeur Abdoul Ghoudoussi , démographe et le professeur, Moussa Sidibé qui est professeur de démographie à l’université, de faire un ouvrage collectif sur Kankan. Le même ouvrage avait été déjà fait par le professeur Ghoudoussi sur Labé. Ce n’est pas une monographie, mais il s’agit de présenter la ville dans tous ses détails aussi bien du point de vue relief , civilisation et artistiques et historiques. Il s’agit de parler de la ville de manière attrayante, afin que ceux qui vont lire le livre à l’extérieur du pays, même à l’intérieur, ait tout de suite envie de venir visiter Kankan. L’ouvrage doit sortir dans un délai raisonnable. Avec la même équipe, nous envisageons de produire le même genre d’ouvrage sur les principales villes de la Guinée.

Comment ce livre va s’appeler ?

Le professeur Ghoudoussy a appelé son livre sur Labé ‘’Labé ville championne. Nous allons peut être, même pas adopter le même titre, mais appelé ‘’Kankan, Ville championne’’. Le Titre, J’avoue que nous ne l’avons pas encore arrêté, mais moi j’ai bien tête qu’on pourrait l’appeler Ville championne.

Revenons un peu sur le passé littéraire guinéen. nos compatriotes écrivains comme Camara Laye, Thierno Monénèmbo, Wiliams Sassine ont été des icônes de la littérature africaine. Quel regard portez-vous aujourd’hui sur la jeune génération d’écrivains guinéens en termes de qualité ?

En termes de qualité, la comparaison est difficile à établir. Les autres comme Camara Laye qui était un pionnier. Mais, son succès n’est pas tellement son livre en soi. Mais le fait qu’il ait été l’un des tous premiers à écrire un roman. Puisque à l’époque, il n’y avait pas beaucoup d’écrivains parmi les noirs des colonies. Il y avait quelques poètes, il y avait d’autres écrivains comme Senghor et autres. Mais ceux qui écrivaient des romans , il en avait pas beaucoup. Lui, il est l’un des premiers, d’où le succès de son livre l’Enfant noir qui continu à être lu , réédité et étudié dans les plusieurs écoles. Thierno Monènèmbo est un écrivain majeur de la littérature guinéenne. Il a été déjà primé. Il n’est pas donné à tous les auteurs d’être primé. Donc, c’est son cas à lui. Williams Sassine, lui-même, est l’un des rares auteurs guinéens à être passé dans une grande émission française à l’époque. Donc, lui aussi, est un écrivain majeur. La jeune génération n’en est pas là encore. Elle est plutôt à la recherche de cette notoriété. J’ai dit les raisons pour lesquelles il y a eu notoriété chez les autres. Thierno Monènèmbo, c’est tout dernièrement que sa valeur a été reconnue sur le plan international. Donc, je pense qu’il y a des grands talents parmi les jeunes écrivains. Il y a Yamoussa Sidibé par exemple qui a écrit et continu d’écrire. Il y en a d’autres, je crois qu’avec l’expérience qu’ils vont avoir de l’écriture et de la lecture en même temps, et en produisant, ils parviendront certainement eux-aussi, à atteindre les premiers. Et peut-être même les dépasser ceux qui les ont précédés. En tout cas, si n’est pas leur ambition, ça doit là leur ambition à faire mieux que notre génération.

En fait, est-ce qu’on peut estimer aujourd’hui que les jeunes écrivains guinéens vivent de leur art ?

Je ne crois pas. Nous, nous avons eu plus de chance qu’eux. Pour ce qui me concerne, non seulement le droit de cinéma de Safrin a été acheté à deux reprises et ça fait tout de même assez d’argent. Et surtout le livre a été aussi édité et réédité, je crois trois fois. Les droits d’auteurs qui tombent sont très importants. Deux pièces de théâtres ont été également inspirées de Safrin. Ces pièces de théâtres ont eu beaucoup de succès en Guinée et ailleurs, je pense que si cela continue à prospérer il put y avoir quelque chose de confortable comme ressource financière. Mais pour les jeunes auteurs guinéens, qui ne sont connus qu’en Guinée ici, étant donné que pour le moment, la lecture n’est pas très développée ici. Les jeunes n’achètent pas des livres, donc, ils ne lisent. Conséquence quand ils publient, les droits d’auteurs ne représentent pas grand-chose, encore que ces jeunes auteurs, c’est seulement un jour, pour les meilleurs d’entre eux, ne serait-ce qu’à travers des extraits, quand ces œuvres là seront mises au programme scolaire de notre pays ainsi d’autres pays de la sous-région, en ce moment des livres seront vendus à des milliers d’exemplaires. Certainement, ils auront de quoi retirer quelque ressources, pour non pas vivre de leurs plûmes, c’est peut être pas leur objectif. L’objectif qu’ils essaient d’atteindre. Parce que l’écrivain cherche à transmettre un message à travers son écriture. Ce n’est toujours pas de leur vivant qu’ils en tirent quelque chose. Peut-être la notoriété ou l’argent. Mais ce n’est certainement pas dans les conditions actuelles que ça peut se faire. Puisque la lecture n’est pas très développée chez nous même chez les personnes qui ont un niveau assez élevé, à plus forte raison des jeunes qui sont tournées vers l’internet et les nouveaux outils de communication, mais pas beaucoup de lecture.

Quels conseils avez-vous à donner à la jeune génération qui aspire se lancer un jour dans la littérature ?

La première chose à faire pour se lancer dans la littérature, je pense qu’il faut beaucoup lire. Et ce n’est pas des livres qui manquent ici. Nous avons des maisons d’éditions et des bibliothèques. Il y a également ‘’des librairies par terre’’ où on peut acheter des livres à très bas prix. Avant de commencer à écrire, il est bon de lire beaucoup d’écrivains parce que quand vous avez l’habitude de lire vous retenez les phrases ou formules toute faites. Mais ces phrases, ces formules et ces constructions se déposent un peu en vous comme la poussière qui se dépose sur la table. Et, quand vous écrivez vous-même, cela vous ressort à tel point qu’on pense que c’est quelqu’un qui a un fond de culture. Avec cette première étape franchie, je crois qu’on peut aborder l’écriture avec beaucoup plus d’aisance.

Votre mot de la fin

C’est pour exhorter les jeunes à lire et écrire, à s’intéresser au passé et à l’actualité et à fournir leurs armes par la plume. Donc je les exhorte à lire, encore lire avant de se lancer dans la littérature.