Maitre Barry d’African groove : « Il faut mettre les moyens dans la culture »

article mise à jour : 10 septembre 2014
Fraichement rentré du festival des musiques métissées d’Angoulême où il a valablement représenté notre pays avec son groupe African groove, Maitre Mamadou Barry a eu une entrevue avec notre reporter. Une occasion qu’il a largement profité pour revenir sur son passé étroitement lié avec l’histoire de la musique guinéenne et surtout de se projeter sur l’avenir de la culture en générale dans notre pays.

GuineeCulture.org : Pour le plaisir de nos lecteurs veuillez nous parlerbrièvement de vous…

Maitre Barry : Avant d’être musicien, je suis d’abord enseignant de profession et auparavant joueur de djembé dans le quartier. Mais
c’est quand je suis parti à Forécariah pour enseigner que je me suis
dit qu’il ne fallait pas rester comme ça. J’ai vu des musiciens de
l’époque qui jouaient là-bas et arrivé à Manéah , je me suis cherché
un saxophone. C’est ainsi que je me suis trouvé un maitre antillais
de nom d’Honoré Coppet. Il venait m’apprendre à jouer à Manéah et
j’assurais son transport et son séjour. Voilà la petite histoire
comment je suis venu dans la musique, sinon, je faisais le djembé
dans les ballets, donc je joignais l’utile à l’agréable en même temps
j’étudiais et je faisais la musique. Malgré la réticence de mes
parents, mais j’ai dû continuer et quand j’ai fini, j’ai été engagé
comme enseignant.

Tout cela s’est passé en quelle année ?

J’ai commencé à enseigner vers les années 61-62 et j’ai été affecté à
Conakry en 65-66 après avoir enseigné à Forécariah, Coyah et Manéah. Et depuis ce temps, je suis à Conakry.

D’autres qui pensent que Momo Wandel est l’un de vos maitres…

Non ! Momo Wandel est un admirateur, c’est mon papa, il a joué avec
mon père. Mais il ne m’a pas donné le B-a-ba du saxophone. Nous nous sommes retrouvés bien qu’il soit le plus ancien, le plus expérimenté, là je tire le chapeau pour lui et paix à son âme. Je crois qu’on n’a perdu un monument. S’il ne m’a pas enseigné, il m’a beaucoup conseillé en matière du saxophone.

A part le saxophone et le djembé jouez-vous d’autres instruments ?

Oui je faisais la trompette, de la basse, mais j’ai arrêté parce qu’on
ne peut pas tout faire dans la vie. Finalement le saxo a été une partie
de ma vie et je crois que c’est l’un des meilleurs instruments que
tout le monde aime bien. Le saxo est très bien.

Quels orchestres avez-vous fréquenté ?

Dès que je suis rentré à Conakry, j’ai fais le Gbassikolo jazz qui
comptait une quinzaine d’artistes et de par la force des choses, j’ai
été nommé chef d’orchestre malgré mon jeune âge. Parce qu’il fallait
rajeunir l’orchestre et j’ai changé le nom de l’orchestre par Kaloum
Star. En plus, j’ai pris beaucoup de jeunes comme les MC, Salia paix à
son âme, Dioubaté, Soriba Sorel, paix à son âme et beaucoup d’autres
musiciens que j’ai tenté de recruter.

Du Kaloum Star vous êtes sur African Groove, comment est-ce que ce
changement est intervenu ?

Oui il y a la vieillesse, il y a l’abandon, il y a la mort. Avant c’était une équipe et après la mort de Sékou Touré, on avait dit que chacun pouvait se débrouiller. Vu que j’aime le saxophone, je me suis dis qu’il faut créer d’autres activités. Ainsi, j’ai réfléchi et j’ai créé le Gombo Jazz au départ, on n’a tourné longtemps et jusqu’à présent les gens m’appellent musicien de Gombo jazz, parce qu’il a fait son temps. Mais je me suis dis que, s’il y’a des problèmes dans le gombo que j’ai créé, je laisse et je vais sur d’autres terrains.

C’est comme ça que l’idée d’African Groove m’est venue et aujourd’hui
je me plais bien dedans parce que ça tourne très fort.

La preuve, c’est que vous revenez du festival à Angoulême, dites-nous
comment tout s’est passé…

Au festival des musiques métissées à Angoulême, je suis à ma 10ème
participation. J’ai tourné avec les Amazones, le Bembeya, avec le
Hirdhé musique, le Gombo jazz et avec African Groove maintenant.
D’ailleursn je dois mon CD « Mamadou Barry » à un ami personnel,
Christian Moussey qui est le fondateur du festival d’Angoulême. Il m’a
dit écoute, Momo Wandel , ton père est décédé, rien ne sert à faire
la promo de son CD qui était sorti. En fait le vieux avait fait un CD
après il est décédé et qui pouvait faire la promo de ce CD ? Donc le
promoteur a pensé à moi parce qu’on avait les mêmes tonalités, les
mêmes manières de jouer. La seule chose qui nous différenciait,
c’était le chant. Parce que lui il chantait et moi je n’arrivais pas à
chanter comme lui. Quand même, tout ce qu’il fait au saxophone, je le
fais autant. Donc j’ai tourné et même les amis de la place m’ont dit
écoute, il a fait son temps fais pour toi. C’est comme ça que j’ai
fait Niyo.

Pour revenir sur la question du festival, j’ai donc postulé pour
2014, mon ami a accepté et nous sommes partis à 6 parce que le budget est complètement réduit maintenant. On n’a trouvé un joueur de djembé sur place et franchement j’avoue que ça s’est bien passé. On n’a fait 52 jours et dans les 7 villes visitées, on a eu au minimum trois résidences et trois ateliers, donc ce qui fait 21 par région et 147
au total. Donc nous avons dû faire des ateliers et moi personnellement
j’ai fait des masters classes, c’est à dire des lieux du donner et du
recevoir dans les conservatoires. Je l’ai fait avec des grands
professeurs de saxo, alors c’était ma toute première fois et j’avoue
que j’avais la peur au ventre. Comme le complexe n’est pas guinéen,
arrivé, j’ai pu me tirer d’affaire et franchement ils ont apprécié.
Et on nous a fait passer à Bordeaux après Angoulême. C’était un test
pour nous, parce que cette institution prend des groupes pour trois
ans une fois qu’ils sont convaincus. Donc ça a marché, nous sommes
même sur les négociations pour qu’en 2015, 2016, on y retourne pour
faire au moins un mois de festival.

Qu’est-ce que vous avez pu faire pour les ressortissants guinéens ?

Le festival a son programme dans lequel on a inséré les résidences
avec des petits spectacles à ciel ouvert pour les habitants. Et en
grande partie, c’étaient des Guinéens qui étaient là et c’était
agréable. On faisait la musique guinéenne pour eux et le soir on se
retrouvait sous les chapiteaux pour des concerts et ils étaient
toujours invités.

Il y avait même des ateliers où il fallait faire la cuisine guinéenne
ensemble et on invite une quarantaine de personnes dans le quartier.
Et j’avoue que quand on a fait la sauce aux feuilles, la marmite a
disparu parce que les gens ont aimé. On a fait du gingembre et
beaucoup d’autres choses qui ont marché dans toutes ces villes. On a
visité aussi des maisons de retraite. Pour la petite histoire, j’ai
joué un extrait très connu et j’ai vu une dame de 80 ans verser des
larmes. Elle me dit « ça me rappelle ma jeunesse, ça me rappelle le
jour où j’ai rencontré mon premier amour » a-t-elle dit.

Quel regard portez-vous aujourd’hui sur la musique guinéenne ?

Je ne peux pas dire qu’elle évolue, je ne peux non plus dire qu’elle
régresse, mais elle n’a pas dépassé le cap où les anciens l’ont
laissée. Les jeunes ont beaucoup d’enthousiasme, ils sont beaucoup
engagés mais ; il y a des choses qui leur manque. Le Guinéen a
naturellement le don de rythmes, le don de la musique. Mais il faut
joindre maintenant le don aux sciences.
Parce qu’il y a la musique et puis la musique sur papier. Donc les
uns savent jouer tout ce qu’on joue sur papier, mais ils ne savent pas
l’expliquer. Quand il est question d’expliquer qu’est ce qu’on joue,
quelle est la gamme qu’on joue ? Rares sont ceux qui le font maintenant. C’est pourquoi je dis qu’une mauvaise organisation vaux
mieux qu’une absence d’organisation.

Alors qu’est ce qu’il faut à votre avis ?

Il faut mettre les moyens dans la culture, c’est très simple. Parce
que dans l’ancien régime, chacune des 33 fédérations avait son
orchestre et à chaque festival, chaque orchestre venait avec son
identité suivant le rythme des 4 régions naturelles. C’est ainsi que
les Bembeya, les Kaloum Star, les Kélétigui, les Sofas de Camayenne,
Horoya Band etc, ont évolué en prenant dans les chansons des ballets
pour faire une bonne musique. Maintenant c’est ce qui manque. De nos
jours, on fait des programmations sur les claviers et on vient chanter
dessus, ça ne ressemble à rien. Il n’y a plus d’apprentissage des
instruments comme avant, je suis juste à coté de toi, y’a plus de
saxophoniste. C’est un constat amer, il y a beaucoup plus de jeunes
qui programment les claviers que ceux qui apprennent un instrument,
c’est très grave.

Au rendez-vous de l’histoire nous aurons des problèmes parce que nous avançons en âge aussi. Mais ici, quand vous déclenchez un programme d’apprentissage d’un instrument, ils ne viennent pas. Ils trouvent que c’est un truc qui est difficile, ça va prendre du temps. Pourtant nous, on n’a plus de 40 ans et plus de carrière ; mais on continue. Il s’agit juste de ménager sa vie, nous on partage aujourd’hui la scène avec nos enfants, avec nos petits enfants.

Quel est alors votre message ?

C’est tout simplement dire aux jeunes que le chemin est plein
d’embuches et qu’il ne faut pas se contenter de ce qui se passe
maintenant, car beaucoup de choses restent à faire. Ils sont très
enthousiastes, intelligents, on voit beaucoup de jeunes
universitaires, qui font la musique de Rap. C’est bien beau, mais il
faut faire autre chose pour qu’on nous reconnaisse en tant que
Guinéens ! Sinon, tout ce que tu feras se limitera ici, mais sur le
plan international ça va être difficile.

Quand on voit des Burkinabès, des Sénégalais, des Maliens qui
joignent le traditionnel et le moderne, c’est agréable. Ils ne
viennent pas avec du clavier parce que les claviers sont fabriqués en
Europe où d’ailleurs, ce n’est plus utilisé. Mais quand tu joues du
balafon, ce n’est pas un blanc qui va te dire non, c’est comme ça
qu’on le joue, il va plutôt s’arrêter avec les yeux hagards te
regarder. C’est propre à nous ça.