Nour-Eddine Saïl, directeur général du Centre cinématographique marocain : « Les Etats africains doivent prendre en charge la fabrication de leur image »

article mise à jour : 10 février 2013
Difficultés et perspectives du cinéma africain. C’est ce dont parle le directeur général du Centre cinématographique marocain, Nour-Eddine Saïl, dans cet entretien. Il a été rencontré dans le cadre du séjour de la délégation générale du Festival panafricain du cinéma et de la télévision de Ouagadougou (FESPACO), du 1er au 4 février 2013 à Tanger, au Maroc, pour lancer officiellement, dans cette partie de l’Afrique, la 23e édition de la fête du cinéma africain.

Sidwaya : Que pensez-vous de l’initiative du FESPACO, d’effectuer son lancement à Tanger, au Maroc ?

Nour-Eddine Saïl : Tous les deux ans, quand le FESPACO vient faire son lancement à Tanger, c’est un honneur de sentir réellement ce que nous sommes, c’est-à-dire des Africains. Et les Marocains ont souvent tendance à l’oublier.

Quel type de partenariat entretenez-vous avec le FESPACO ?

Un grand festival comme le FESPACO, c’est bon qu’il fasse son annonce de lancement dans un pays africain. Nous en sommes très fiers, et il y a de vrais rapports entre les deux pays. Nous coproduisons, par exemple, des films avec le Burkina. C’est le cas de Pierre Yaméogo et d’Apolline Traoré, actuellement. Quand je suis à Ouaga, je me sens chez moi. Cette année, nous avons trois films en compétition au FESPACO, quatre films de coproduction et deux films de compétition pour le court métrage.

Pourquoi militez-vous pour que le FESPACO soit annuel ?

Faire un festival annuel, c’est tout simplement devenir un véritable festival de cinéma. Tous les deux ans, ça fait une attente qui est trop grande. Bien sûr, vous allez me dire qu’il n’y a pas beaucoup de films africains ! Mais, je pense que si l’on fait un festival annuel au Burkina, il y aura des films. Pour cela, Il faut que les Etats africains se décident définitivement, à prendre en charge la fabrication de leur image. Il faut prendre l’exemple des pays comme la France où l’Etat possède beaucoup de guichets qui soutiennent le cinéma français. Au Maroc, nous l’avons fait puisqu’en une dizaine d’années, nous sommes passés de trois films par an à 25 films au niveau des longs métrages et de six courts métrages par an à près de 100. Cela veut dire que l’Etat a pris ses responsabilités. Du coup, notre festival national ici est annuel. Le dernier film qui est sorti au Maroc a fait près de trois cent mille spectateurs. On avait 3% de part du marché du cinéma, il y a 20 ans. De nos jours, nous sommes à 35% de part de marché, c’est-à-dire que nous occupons le terrain, juste après le cinéma américain.

L’annualisation du FESPACO va créer des effets induits extraordinaires sur la cinématographie burkinabè et africaine. J’y crois, toutefois, si des pays comme le Niger, le Burkina, le Sénégal ne créent pas un fonds de soutien aux cinéastes, ils vont continuer à produire un film de qualité tous les deux ans, ce qui est bien sûr, en deçà des potentialités de ces pays. Par exemple, le Burkina a prouvé, dans les années 1990 où l’Etat s’impliquait davantage dans le cinéma, qu’il est capable de produire quatre, cinq films de qualité par an. C’est en ces moments que des films burkinabè étaient même présents au Festival de Cannes. Comment un pays aussi intelligent cinématographiquement comme le Burkina peut-il accepter de revenir en arrière sans bouger ? Ce n’est pas normal. On peut, à partir du FESPACO, créer un mouvement important, en disant que l’Etat va appuyer la cinématographie burkinabè de la même façon qu’en Europe et au Maroc. Alors, il y aura une certaine coordination africaine reposant sur les mêmes principes. On fait des avances sur recette qui ne seront pas remboursées, on le sait, au bout de trois quatre ou cinq ans, mais qui, sur le long terme, le seront nécessairement. En ce moment, on crée une sorte de confiance entre les sociétés de production et l’Etat. Et l’Etat se porte garant. On peut faire un film de façon confortable chez nous avec 600 000 euros. Il faut que les cinéastes aussi s’adaptent à la possibilité de s’exprimer avec les moyens du cinéma pour leur propre marché. Avant de rêver des marchés à l’extérieur de l’Afrique, il faut commencer à travailler pour nos pays et petit à petit, s’étendre ailleurs.

Quel est votre avis sur le support numérique qui est de plus en plus utilisé par des cinéastes africains ?

Actuellement, la technologie a fait des bonds en avant extraordinaires. Le problème n’est pas le support de tournage, mais l’économie du cinéma que l’on choisit. La question est de savoir si vous êtes dans une économie de cinéma où vous réalisez un film en 12, 20 semaines, avec un vrai casting d’acteurs, un vrai plan de travail, des prises de plans qui peuvent se faire 20 ou 30 fois, avec une pensée du montage et du rythme où vous êtes dans une économie de la rapidité d’exécution où un film peut être fait en trois jours.

C’est l’économie du cinéma qui détermine l’aspect cinématographique d’un film. Pour le reste, vous pouvez faire 900 films par an qui n’ont de films que le nom. C’est un vrai problème que l’Afrique devra affronter avec responsabilité et lucidité. Il faut donner vraiment les moyens à nos cinéastes, quel que soit le support technologique, de faire dans l’économie du cinéma, pas dans l’économie du n’importe quoi, vite fait mal fait. Il faut être très vigilant là-dessus.

Sidwaya