Oraison funèbre de SE El HADJ Ibrahima Nabi Youla

article mise à jour : 20 octobre 2014

Doyen tu m’as fait, depuis plus de Vingt ans, le grand honneur de m’accorder ton amitié, en ce jour solennel où tu nous quittes, je voudrais que cela a représenté une période très marquante dans ma vie.
Je voudrais donc remercier, ceux qui m’ont permis d’accomplir, en notre nom à tous, ce devoir ultime de faire ces oraisons funèbres.

Oraisons funèbres
Ibrahima Nabi Youla, Nabi Youla pour l’histoire est né en 1918 à Gbéréiré Bafila de feu Alpha Youla et Makalé Sakho.
Il est l’héritier des quarante deux (42) familles fondatrices de l’ancien royaume islamique de Moréah et descendant en droite ligne des ancêtres venus de Gao et des populations autochtones du littoral s’étendant de Moribaya/Kabak jusqu’en Sierra Leone.
Nabi Youla a été un précurseur dans beaucoup de domaines.

- Domaine pédagogique :
Diplômé de l’Ecole Normale William Ponty, créée à Gorée puis transférée à Sebikotane, vivier des premières élites africaines, il servit comme instituteur à Conakry et à Boké. Il était à l’époque, leplus jeune enseignant officiant du territoire de la Guinée française. Cette profession lui ouvrira beaucoup de portes, car comme nous le savons, l’enseignement mène à tout.
C’est à ce titre qu’il a été nommé comme premier surveillant général africain de l’Ecole Primaire Supérieure (EPS) Camille Guy où il a encadré de nombreuses générations d’élèves de 1942 à 1947, qui ont efficacement contribué, à divers postes, à construire la Guinée moderne.
Ces élèves, pour ceux qui vivent encore, et qui sont aujourd’hui octogénaires, se souviennent encore du parcours quotidien de Nabi Youla leur imposait chaque matin sur toute la corniche autour de la ville de Conakry.

- Domaine sportif :
Dans les années 30, en effet, à Conakry le football était en plein essor.
A côté de la Jeanne d’Arc fondée par les missionnaires et du Club des blancs, le « Coq », des membres de la jeune élite de la capitale, avaient fondé « deux clubs indigènes » ; l’Etoile présidé par Amara Soumah, et l’Aigle présidé par Soriba Touré.
Cependant lors de chaque rencontre entre ces deux clubs, des bagarres secouaient Kaloum. Nabi Youla grâce à son entregents et son sens de la diplomatie, et aussi grâce à ses liens familiaux, Amara Soumah étant l’époux de sa cousine, Maciré Mouké Yansané, et Soriba Touré son cousin, réussit contre toute attente, à obtenir la fusion des deux clubs après la guerre en 1947, donnant naissance au Racing club de Conakry victorieux de la coupe d’AOF en 1948.

- Domaine Culturel
Instituteur, jeune Premier, Sportif Nabi Youla ne pouvait qu’être tenté par le théâtre et la culture en général.
Déjà au Sénégal, à l’Ecole Normale William Ponty, il avait animé la troupe de l’école qui s’illustra au cours de l’exposition universelle de 1937 à Paris.
C’est tout naturellement qu’en Guinée, à Boké comme » à Conakry, il a continué à s’occuper de théâtre, des jeunes et des élèves. Ces classes d’âge et élèves fredonnent les airs célèbres de « petit », « grand Nabi » que chaque jeune fille rêvait d’épouser.
Certaines de ses chansons qui faisaient florès dans les quartiers de Kaloum seront reprises par les ballets Africains de Kéita Fodéba, avec pour interprètes André Spada et Achkar Coyah Marof.
Nabi Youla fut aussi un acteur remarquable au cinéma interprétant des rôles majeurs dans « la plus belle des vies » et Aminata version négro africaine de la tragédie grecque d’Eschyle Antigone.

- Domaine politique
Natif de Gbéréiré, dernière citadelle contre l’intrusion coloniale au Moréah qui fut bombardée et rayée de la carte par les aviseaux des marines franco-anglaises, Nabi Youla ne pouvait que participer au mouvement de contestation du colonialisme.
Et dès que fut autorisée la création des partis politiques dans les colonies françaises, Nabi Youla fut l’un des 24 membres du Premier Comité Directeur du Parti Démocratique de Guinée- PDG – Section territoriale du RDA, du 14 mai 1947, Comité présidé alors par le Soudanais Madéra Kéita.
Nabi Youla sera au nombre des manifestants dans les rues de Conakry et il est à Benty la même année pour le premier séjour de Félix Houphouët Boigny le leader du RDA.

- Période syndicale et parisienne :
Nabi Youla, comme toute élite formée dans les écoles fédérales ou métropolitaines avait signé l’engagement décennal qui condamnait le bénéficiaire de toute bourse de formation à servir dans l’administration coloniale pour une période de 10 ans au moins.
Aussitôt payée à l’Etat cette dette d’honneur, Nabi Youla a pris ses libertés et s’est lancé dans la culture bananière, le transport et l’animation des syndicats de ces duex secteurs.
Son camion raflait les marchés de Boké à Forécariah pour le transport des produits agricoles aux ports de Conakry ou de Benty.
C’est dans ces activités que le Gouverneur Roland Pré l’avait remarqué pour lui confier la mise en place des coopératives agricoles indigènes qui avaient fait leur preuve au Cameroun et en Côte d’Ivoire.
Il sera coopté pour ses mérites et affecté à Paris où il servira au Bd St Germain le système coopératif en France et dans les colonies.
C’est dans ce cadre qu’il noue des contacts avec les élus africains aux assemblées parlementaires françaises.
Il se lie d’amitié avec les parlementaires Soudanais, Modibo Kéita et surtout Hamadoun Dicko. Quand ce dernier devint Secrétaire d’Etat, Nabi Youla entra dans son Cabinet.

- Période Diplomatique et Politique
Le référendum du 28 septembre 1958 initié par le Général De Gaulle qui permi à la Guinée par son choix de voter NON, d’accéder à l’Indépendance, le 2 octobre 1958, trouva Nabi Youla en France.
Il était inévitable que l’option de la Guinée, seul pays à avoir choisi l’indépendance, donnât lieu à une profonde crise entre l’ancienne métropole et le nouvel Etat. Il fallait ce qui fut considéré comme un affront.

Le Président de la République d’alors connaissait bien les qualités de Nabi Youla, fit appel à lui pour le charger de la mission quasi-impossible à l’époque, d’établir les relations diplomatiques entre le jeune Etat et la France, et empêcher la puissance Française d’opposer son véto à l’admission du nouvel Etat à l’Onu.
Au-delà de toute espérance, Nabi Youla, grâce à l’appui des relations qu’il avait su tisser à Paris, à son savoir faire, à son audace en un mot, réussit brillamment sa mission.

Il sera le Premier Ambassadeur de Guinée en France et il y accomplit avec honneur sa mission. C’est grâce à lui, entre autres, que la Guinée a acquis ce bel immeuble qui lui sert d’Ambassade à la rue de la Faisanderie.
Nabi Youla, avec certains de ses homologues Diallo Telli, Seydou Conté, Karim Bangoura ont posé les fondements de la diplomatie guinéenne dans les années 60.
Après Paris, il représentera la Guinée à Bonn, capitale de la République Fédérale d’Allemagne.

Il reviendra en Guinée pour occuper le poste de Secrétaire Général de l’Assemblée Nationale, puis Ministre de l’Information. Il retournera comme Ambassadeur à Bonn où sa mission s’est soldée par la construction du ministère de l’Information et des studios de la radiodiffusion avec l’aide allemande.
Pour des raisons diverses, il démissionnera de son poste d’ambassadeur en 1967. Commencera une longue période d’exil, dont l’essentiel s’effectua au Zaïre où il bénéficia d’un accueil bienveillant et d’un traitement honorable de la part du Président Mobutu.

Il reviendra définitivement en Guinée en 1990, appelé par le Président Conté comme Conseiller Personnel. Il accomplira ses fonctions de Conseiller de la manière la plus utile, dans une discrétion exemplaire. Il ne s’est jamais installé dans la flagornerie, mais a fait profession de dire la vérité au Président de la République à toute occasion.

Au-delà de ses hauts faits politiques, diplomatiques, culturels et sportifs, le doyen Nabi Youla fut un homme de cœur, de générosité. La générosité ne s’exprime pas seulement par les largesses matérielles et financières, elle trouve son expression la plus complète Quand l’homme est capable d’offrir ses idées, ses convictions, ses expériences aux autres, et que cela les aide à mieux s’accomplir, à mieux réussir dans leur cheminement social.
Le doyen Nabi Youla était une mine de connaissance, d’expérience qu’il n’hésitait jamais à offrir aux autres. Il accueillait tout le monde avec une égale considération, ne faisant pas de différence entre les plus humbles et les plus illustres.

Sa porte était ouverte à tous, des étrangers comme les guinéens de toutes conditions et de toutes ethnies. Le concept d’ethnie ne signifie pas ici une entité humaine fermée, nourrie de mépris et de haine pour les autres, ce qui conduit à toutes sortes d’aberrations, de conflits, d’affrontements avec leur cortège de morts, de dégâts, de désastre ; les ethnies dont nous parlons, sont des entités humaines avec leurs valeurs morales, sociales, culturelles qui participent à un enrichissement mutuel, qui forgent une commune volonté de vivre ensemble, qui forment le creuset d’une nation.
Ces derniers temps, doyen tu as souvent exprimé tes vives préoccupations, au sujet de toutes ces crises qui agitent notre pays.
Tu aurais tellement voulu faire quelque chose pour apaiser ces tensions, mais il n’est pas toujours donné aux hommes les plus aviser de s’exprimer.

La parole est monopolisée par des agitateurs professionnels, dont les propos ne reposent sur aucune conviction, mais s’inscrivent dans l’assouvissement de leurs intérêts du moment.
Mais nous sommes convaincu que tu pourras, comme d’autres éminents enfants de ce pays qui t’ont précédé faire encore quelque chose pour la Guinée en intercédant auprès de notre Créateur- car seul le corps humain qui n’est qu’une enveloppe, est offert à la corrosion, à la corruption de la terre, le souffle de la vie, l’âme rejoint le Créateur.
La vie n’est qu’une parenthèse plus ou moins longue entre la naissance et le retour à Dieu.

Dieu t’a fait la faveur de t’accorder une longue parenthèse qui aduré presque un siècle et qui a été éminemment remplie. Ta mission d’homme a donc été bien accomplie sur cette terre. Tes enfants, ta famille, tes parents, tes amis, ton pays peuvent être fiers de toi.
Repose en paix doyen, que Dieu t’accorde son pardon et sa miséricorde éternelle.

Amen

Par SE Professeur Salifou Sylla
Ancien Ministre