Profil : Alimou Sow, du blogging à la communication institutionnelle…

article mise à jour : 8 juin 2013
En décembre 2011, on dénombrait en Guinée, quelque 95.800 internautes dont seulement 42.000 utilisateurs du réseau social Facebook et moins de 10 comptes Twitter actifs sur une population totale de 10,6 millions d’habitants. Ce qui, en termes de comparaison, place notre pays loin derrière le Sénégal ou la Côte d’Ivoire. La faute à une connexion Internet poussive et onéreuse. Dans ce contexte, comment, à partir de Conakry, vivre sa passion de « mordu du web » au point de créer un blog professionnel hébergé par de prestigieux sites français ? Mieux, comment, en trois ans, passer de diplômé chômeur à chargé de communication d’une institution internationale ? C’est la complexe équation qu’a réussi à résoudre Alimou Sow.

De son bureau perché au septième étage de l’Immeuble Le Golfe, siège de la Délégation de l’Union européenne en Guinée, Alimou Sow a une vue splendide sur la presqu’île de Kaloum. Un bel observatoire qu’il a récemment décroché en devenant le nouveau Chargé de l’Information et de la Communication de la Délégation de l’Union européenne à l’issue d’une série de tests sélectifs. Une consécration pour ce jeune battant de 31 ans qui a su se tracer une voie. Car rien ne prédestinait ce diplômé en Administration générale à un avenir de communicant. Sauf sa détermination. Alimou fait partie de ceux qui ne renoncent jamais à leur passion.

Pour lui c’est le journalisme et la communication. Un rêve qui l’habite depuis ses premiers pas à Pountougouré, un petit village de montagne fouetté par le vent dans la sous-préfecture de Brouwal Sounki, préfecture de Télimélé (300 km de Conakry). A l’âge de 10 ans le petit Alimou se sauvait déjà en brousse avec le transistor de son père pour écouter Radio France Internationale (RFI) sans« comprendre le français des journalistes ». Vingt-un ans plus tard, en octobre 2011, c’est dans cette même radio, à Paris, qu’il a passé deux mois de stage de perfectionnement radio et web.

Il en est encore presque incrédule. « C’était impensable pour moi » avoue-t-il. « Avec ce stage, je réussissais ainsi à mettre un visage sur les noms des journalistes que je connaissais presque tous par cœur ».
C’est à la fin de ses études – chaotiques – d’Administrateur en février 2008, qu’Alimou décide de prendre en main sa carrière en vivant sa passion de journaliste. Puisque c’est justement ce qu’il entendait faire comme études après avoir décroché le concours d’entrée à l’enseignement supérieur en 2003. Mais à l’époque cette filière, en tant que telle, n’existait pas encore en Guinée. Il est finalement orienté au Centre Universitaire de Labé (400 km de Conakry) en Anglais-bureautique, le dernier choix qu’il avait coché.

« J’ai finalement accepté d’y aller, puisque j’aime l’anglais et l’informatique » confie-t-il. Cela se vérifie, puisque à l’examen de sortie, il se classe Major de sa promotion. Un avenir prometteur pour faire carrière dans l’Administration publique lui souriait. C’était sans compter sur la rancune de certains responsables du Centre Universitaire qui en voulaient encore à Alimou et à ses copains meneurs de grèves retentissantes pour réclamer de meilleures conditions de vie et d’études.

Après une tentative d’intégration du corps enseignant du Centre, il finit par jeter l’éponge devant l’hostilité d’une partie de la hiérarchie. Pour devenir correspondant de la radio privée Sabari Fm dans la préfecture de Labé. C’est le déclic. Pas pour longtemps, puisque après six mois de dur labeur, sans aucune rémunération, il est obligé de raccrocher malgré sa « grande soif d’apprendre le métier ».
Il goûte alors au fruit amer de la pénible vie du diplômé-chômeur guinéen sans le sous. Alimou consacre ses journées à la lecture, surtout sur le web. Il devient ainsi le rat des cyber-cafés de la ville de Labé. « J’y étais tout le temps au point qu’on me demandait si je travaillais dans certains comme au Centre Aden (Appui au désenclavement numérique, ndlr) ».
Pourtant, Alimou « surfait utile ». Au lieu de passer son temps sur des sites de chat, il apprenait plutôt à monter des sons sur le logiciel Audacity, librement téléchargeable, ou encore comment créer et animer un blog (site personnel).

En octobre 2010, il trouve réponse à cette dernière question de belle manière. En participant au concours RFI-Mondoblog, lancé par l’émission l’Atelier des Médias en partenariat avec la L’Organisation Internationale de la Francophonie, il est l’un des deux seuls Guinéens (avec Fodé Sanikayi Kouyaté) à être sélectionné parmi 100 jeunes blogueurs francophones à travers le monde. Il crée son blog, Ma Guinée plurielle, pour chroniquer sur le quotidien de ses compatriotes. Le succès est instantané. Le nom du blog franchit vite les frontières de la Guinée. L’humour et la plume du talentueux blogueur plaisent.
Six mois plus tard, en mars 2011, Ma Guinée Plurielle est choisi parmi les 20 meilleurs blogs par un jury composé des journalistes et des blogueurs professionnels. Alimou et ses autres copains blogueurs, avec qui il forme déjà un réseau virtuel très dynamique, sont conviés à une session de formation d’une semaine au Centre d’Etudes des Sciences et Techniques de l’Information (CESTI) de Dakar. Au menu : web journalisme et outils de blogging.

Le jeune homme rentre au pays « suffisamment outillé » avec, cerise sur le gâteau, un Smartphone (téléphone intelligent) offert par RFI avec lequel il se connecte sur Internet mobile. Il est parti pour devenir un geek (passionné de nouvelles technologies) en s’inscrivant sur les plus grands réseaux sociaux : Facebook, Twitter, YouTube, Linkedin, Google Plus, etc.

Il en devient accro au point de contracter la nomophobie, cette angoisse permanente de perdre son Smartphone (téléphone intelligent). La nouvelle maladie des geeks. Alimou a le pouce constamment en train de caresser l’écran de son Samsung Galaxy pour interagir avec ses nombreux Followers (abonnées) du réseau de microbloging Twitter. Il en est devenu un quasi-spécialiste dans un pays numériquement très enclavé.

Invité fin juin 2011 en tant que journaliste-blogueur indépendant au premier Forum de l’étudiant guinéen au Maroc à Casablanca, Alimou révèle dans un billet de blog être « la seule personne physique tweetant régulièrement à partir de la Guinée à avoir près de 700 Followers ». Depuis, son compte@witterlims a franchi le cap des 800 abonnés.

Avec ses près de 1000 amis sur Facebook et la centaine sur Google Plus, Alimou a su créer une communauté virtuelle et se faire une identité numérique réputée. Tout à son avantage, puisque il est devenu une voix qui compte sur la twittosphère (communauté sur Twitter) et la blogosphère (ensemble de blogs) africaines. Et même au-delà, puisque en mars dernier, il a réussi publié deux articles dans le numéro 2671 (18-24 mars) du célèbre magasine Jeune Afrique. Il accorde des interviews à la Voix de l’Amérique, la Voix de la Résistance Africaine, France 24, collabore avec Canal + et écrit pour le site Slateafrique qui héberge son blog depuis janvier 2012 après lui avoir accordé deux mois de stage à son siège situé au 2ème arrondissement de Paris.

Pur produit de l’Université guinéenne, ce jeune homme frêle est aussi quelqu’un de conviction. On lui avait conseillé de rester en France après ses stages à RFI et Slateafrique, il a choisi de rentrer au pays. Il innove en devenant, en mai dernier, Médiateur et Communauty Manager de l’émission « Les Grandes Gueules » sur Radio Espace Guinée.

Quand on lui pose une question sur son secret, Alimou répond : « Le travail, le travail, le travail ».Avant d’ajouter « il faut aussi avoir une forte dose de passion et être très persévérant ». A-t-il un conseil pour la jeunesse guinéenne ? Sur la question, Alimou se veut modeste et tranchant :
« Je voudrais me démarquer de ces personnages qu’on voit à la télé et qui s’érigent en bon Samaritain ou porte-parole de la jeunesse, martèle-t-il. Je ne vois pas en quoi la jeunesse guinéenne doit être différente de celle du reste du monde. Que chacun essaie de se battre pour gagner sa vie, puisque personne ne le fera à ta place tout le temps. Pour bien mener ce combat, il faut s’armer. Pour moi, la meilleure des armes, c’est le travail et la formation. Que chacun essaie d’être professionnel dans son domaine : qu’il soit menuisier, taximan, journaliste, webmaster, documentaliste, ou instituteur. Il n’y pas de sot métier ».

Dans un environnement où la jeunesse guinéenne manque cruellement de repères, ce Chargé de communication dans une institution internationale est un bon modèle. Il ferait également un bon gendre, puisque célibataire ! Mais pour combien de temps ?