‘’Toute œuvre d’une nation devrait être identifiée à partir de sa culture’’ dixit Cheikh Oumar Barry, Cinéaste

article mise à jour : 12 février 2013
A l’heure des nouvelles technologies, ce professeur de scénario et de réalisation cinématographique est d’avis qu’il faut juste trouver de nouveaux moyens de promouvoir le 7e art guinéen. Le doyen du cinéma, Cheikh Oumar Barry admet tout de même que le cinéma guinéen est en perdition dans notre pays. Il nous a reçus à son domicile pour cet entretien qu’il a accordé à la rédaction de Guinée Culture.

Guinée-Culture : Comment était le cinéma après l’indépendance de notre pays ?

Cheikh Oumar Barry : A l’indépendance de la Guinée, une certaine priorité avait été accordée au cinéma guinéen. Le premier régime s’est beaucoup intéressé au cinéma de telle sorte que dès l’indépendance, beaucoup d’étudiants guinéens ont été orientés dans les métiers du cinéma. Du réalisateur au technicien de laboratoire jusqu’aux animateurs. Au départ, le cinéma guinéen a été nationalisé. L’Etat s’en occupait directement. Le gouvernement avait à l’époque bien démarré avec le recours de hauts cadres. Je dirai même que notre pays était à l’avant-garde du cinéma africain.

L’avantage que la Guinée avait par rapport à beaucoup de pays africains, nos cinéastes se sont performés dans des écoles de cinéma des pays de l’Est jusqu’en Amérique. Donc nous nous sommes retrouvés ici en grand nombre venus des régions différentes pour contribuer à l’enrichissement du cinéma guinéen.

L’ambition du premier régime était de faire de la Guinée, la capitale cinématographique de l’Afrique de l’Ouest. Tous les autres pays attendaient cela. La construction d’un laboratoire cinématographique avait même commencé à Boulbinet. C’est ce bâtiment qui abrite de nos jours le ministère de la communication. La disparition de la première République a freiné tous ces projets.

Quand la Haute-Volta, l’actuel Burkina Faso a décidé à son tour de nationaliser son cinéma, ils ont fait appel à la Guinée pour profiter de notre expérience. C’est ainsi que j’ai fait partie de la délégation guinéenne qui s’est rendu à Ouagadougou en 1970 pour assister au Fespaco. C’est pour dire tout simplement que le Cinéma guinéen à l’époque était en bonne positionnement en Afrique.

Le cinéma guinéen se portait bien alors. Mais de nos jours, la production des œuvres cinématographiques, comme d’ailleurs la plupart des grands projets culturels, est un problème pour les cinéastes. Un cinéaste guinéen déclarait lors d’une rencontre récente : ‘’le cinéma guinéen est mort’’. Quelle est votre réaction en tant que professionnel du cinéma ?

Je partage l’avis de ce cinéaste. La Guinée a eu un grand apport pour le développement du cinéma africain. Malheureusement, nous disparaissons progressivement de la scène.

Après l’avènement de la deuxième République dans notre pays, le régime était le libéralisme. Petit-a-petit l’Etat s’est plus ou moins désintéressé des productions cinématographiques en les laissant à la discrétion de ceux qui peuvent avoir les moyens de faire des films. C’est ainsi que beaucoup de jeunes cinéastes sont nés. Chacun s’est ainsi mis à produire des films de tout genre avec plus ou moins de qualité pour ne pas dire d’ailleurs pas de qualité. Beaucoup d’entre eux n’avaient pas la notion cinématographique. Quand ce système libéral a été créé, le cinéma guinéen a commencé à sombrer.

Que faut-il pour propulser à nouveau dans le modernisme le 7ème art guinéen ?

Vous savez, il est excessivement difficile de faire renaitre un cinéma. D’abord, même s’il y a des techniciens, s’il n’y a des moyens c’est inutile. Il faut toujours un soutien financier, ce qui fait que jusqu’à présent on n’arrive pas trouver une solution pour voir comment il faut soutenir le cinéma afin qu’il puisse redémarrer.

Heureusement, on a créé l’ISAG (Institut Supérieur des Arts de Guinée) à Dubreka, où il y a un département cinématographique, dans lequel je donne d’ailleurs des cours. C’est sur les étudiants de cet institut qu’il faut compter pour redynamiser le cinéma guinéen.

Il faut que les jeunes cinéastes prennent conscience en s’organisant. Dans le métier du cinéma, on ne peut pas le faire isolement c’est toujours le conseil que je donne à mes étudiants. Organisez-vous, associez-vous avec vos différentes spécialités et ayez un programme bien défini. Une fois que cette organisation est faite, la participation de l’Etat est très importante. Il faut tout faire pour que l’Etat dégage une subvention de soutien au cinéma guinéen. A coté de cela, on peut faire intervenir certains bailleurs de fonds, pour cela il faudrait que la base soit très solide avec un soutien des autorités politiques du pays.

Et Comment faire du cinéma en Guinée, une industrie vraie, comme c’est le cas d’ailleurs en Europe, aux Etats-Unis et en Asie ?

Faire de la Guinée une industrie cinématographique dépend des jeunes cinéastes. Même si l’Etat doit contribuer dans une industrie, il faut qu’il trouve devant lui une organisation digne de cela. D’où la nécessité pour les jeunes cinéastes de s’organiser. Ils ne peuvent pas évoluer en rang dispersé. Il ne faut pas se dire je suis un cinéaste, il faut que je sorte une grande œuvre. Il faut commencer petit, et évoluer par la suite en invitant des personnalités à voir les petites œuvres que vous faites. Contacter les personnes ressources et avoir des rapports très sérieux avec ceux de l’extérieur qui pourront non seulement apporter leur expérience.

Ce rôle dépend essentiellement des jeunes cinéastes. Il faut des œuvres, pas de petites banalités. Il faut se concentrer sur notre culture nationale, les sujets ne manquent point. Une fois que les pouvoirs publics verront les œuvres de ces jeunes cinéastes, ils vont peut être levé le doigt. Heureusement qu’il y a maintenant un ministère de la culture. Il faudrait le faire participer à toutes les activités même au cours des projections d’amateurs. C’est ce ministère qui pourra défendre notre culture au sein du gouvernement.

“La culture, est l’âme des peuples” dit-on, malgré tout, le constat est qu’elle est reléguée au second plan. Tout de même, on reconnait que le cinéma a une force dans l’éducation des masses, comment réintégrer ce cinéma dans notre éducation ?

Effectivement ! L’identité d’un peuple c’est sa culture. C’est ce que le premier régime de la Guinée avait bien compris. Sa politique était le retour dans notre culture et le cinéma était un très bon messager, un instrument très efficace pour éduquer les peuples. C’est pour cette raison que la première République a mis carrément l’accent sur la production cinématographique compte tenu de son efficacité dans l’éducation.

J’ai participé à plusieurs festivals. Quand on faisait les classements, la Guinée faisait partie des cinémas les plus authentiques d’Afrique. Faire du cinéma est une chose, être dans son domaine en est une autre.

On peut faire du cinéma en imitant ce que nous avons vu en Europe, mais ce n’est pas cela qu’on nous demandait. La technique étant universelle, la différence devrait résider dans le contenu de l’œuvre et ce contenu doit refléter les réalités dans lesquelles nous évoluons.

A notre temps, nous avons mis un grand accent sur cela, c’est très important. Je me souviens lorsqu’on faisait des tables rondes à Ouagadougou, il y avait toujours deux camps : celui de l’authenticité qui tenait à ce que notre cinéma reflète notre société, et un autre camp qui pensait que le cinéma c’est de s’habiller, parler comme les occidentaux. Il fallait nécessairement que nous fassions nos films dans nos langues nationales. Ceux qui défendaient l’authenticité se sont dits de faire comme nous avions l’habitude de faire le cinéma en sous-titrant. Il faut que nous utilisons notre langue. Ousmane Sembène, était avec nous et nous étions dans le camp de ceux qui étaient pour une authenticité totale. Nous étions pour le métissage, mais un métissage équilibré. C’était très intéressant, on s’enrichissant dans les débats. Voilà comment le cinéma guinéen a pris un bon départ.

Doyen Barry, Il y a des jeunes cinéastes qui émergent de nos jours en Guinée. Souvent, leurs films sont techniquement de bonne qualité mais lorsqu’on fait les projections, les salles sont vides. Le public guinéen boude-t-il les films ‘’made in Guinea’’ ?

Non pas du tout. Il y a un côté très important que les jeunes cinéastes négligent souvent. Pour savoir si une marchandise est bonne ou non, il faut qu’on la connaisse, pour la connaitre il faut de la publicité, du marketing. Tu ne peux pas te lever et passer directement à la projection d’un film dans une salle de cinéma. Il faut impérativement un battage médiatique sans compter qu’il y a très peu de salles de cinéma. Il faut reconnaitre aussi que l’arrivée de télévision numérique fait que les gens restent chez eux et voient des films en exclusivité.

Un exemple, en Guinée chaque il y a une foire qui est organisée. Les jeunes cinéastes peuvent louer un stand pour faire des projections cinématographiques durant la foire pour se faire connaitre. De nombreux visiteurs de la foire feront certainement un tour dans leur stand.

Pour faire un battage médiatique ou louer un stand il faut de l’argent….

C’est vrai, mais il faut reconnaitre qu’il y a une certaine souplesse de certains patrons de médias. Il faut qu’on s’entraide. Beaucoup d’étudiants de l’ISAG sont non seulement dans le cinéma, mais aussi dans les médias de la place. Il faut se creuser la tête et avoir de l’initiative. Rien ne peut tomber automatiquement. Le cinéma est un métier très entreprenant si l’on veut réussir. On ne peut pas rester dans un bureau et dire qu’on va réussir.

Je tiens à préciser que le film de l’un de mes étudiants de la promotion Ciné 4 a été sélectionné au Fespaco 2013. Un autre groupe de jeunes diplômés de l’ISAG se prépare pour organiser un festival du cinéma ici en Guinée. Ces jeunes peuvent trouver quelques pages de publicité dans les journaux, faire des annonces dans la presse en ligne pour faire connaitre leur initiative et avoir le maximum de visiteurs. Ce n’est que de cette manière qu’on peut faire intéresser le cinéma national à la population.

D’aucuns disent qu’il n’y a pas une véritable politique culturelle en Guinée, quel est votre avis ?

Les gens qui disent cela ont parfaitement raison. Notre ministère de la culture doit se décarcasser pour que les pouvoirs politiques réalisent que la fondation d’une nation va de la culture.

Prenons un exemple sur le Japon qui est à la pointe de la technologie. Un japonais va attacher sa cravate et porter une veste pour aller à son bureau. Dès qu’il rentre chez lui, il est dans son kimono, croise les pieds et s’assoit pour manger. Le milieu dans lequel il vit n’est pas une illustration occidentale, ce sont des portes qui s’ouvrent en coulisses. On sent tout cela quand on regarde un film japonais. Dès qu’on voit une architecture asiatique, on la reconnait immédiatement.

Toute œuvre d’une nation devrait être identifiée à partir de sa culture. En voyant l’œuvre, il faut que l’on sache l’identifier de tel ou autre pays. Ceci dit, notre ministère de la culture doit se battre et arriver à obtenir une excellente subvention. Au temps de Senghor, le gouvernement sénégalais accordait une subvention au cinéma sénégalais.

Comment se décarcasser quand on sait que dans la répartition du budget annuel de l’Etat, le ministère de la culture fait partie de ceux qui reçoivent un budget plus ou moins insignifiant ?

Je sais qu’on dit toujours qu’il y a des priorités, le ministre de la culture doit se battre pour faire comprendre à ses confrères qu’il y a des priorités dans la culture aussi. Une maison sans fondement est destinée à s’écrouler. Le Sénégal a eu la chance d’avoir Senghor comme président. Il a mis un grand accent sur la culture et c’est sur ça que le Sénégal est entrain de se développer aujourd’hui.

Doyen Barry, le dernier mot de l’entretien vous revient...

Je vous remercie d’être venus. Ce n’est pas la première fois qu’on parle de cinéma. J’ai la chance de connaitre le cinéma africain depuis sa naissance.

Notre culture est très riche et variée. Le pays est divisé en quatre régions naturelles, chacune de ces régions a ses spécificités culturelles. Il faut qu’on arrive à mettre en valeur cette culture locale afin de l’amener au niveau national. Nous sommes en émulation et c’est qui enrichit la culture. Ce sont des rencontres de culture d’horizons divers qui font l’homme du 21ème siècle, celui-là qui connait la planète dans laquelle il vit.

Nous devons avant tout maîtriser notre milieu, et ensuite profiter de l’évolution technologique pour faire des œuvres authentiques.